Relations Automne 2021 / Culture

En quoi croyons-nous ?

Anusha Runganaikaloo

Reconnaître nos ignorances réciproques, reconstruire ensemble la parole brisée

Kuei, je te salue : conversation sur le racisme


KUEI, JE TE SALUE : CONVERSATION SUR LE RACISME

Deni Ellis Béchard et Natasha Kanapé Fontaine
Montréal, Éditions Écosociété, 2021, 208 p.

Ce livre, paru initialement en 2016, est le fruit d’un échange épistolaire que la poète innue Natasha Kanapé Fontaine et le romancier québéco-américain Deni Ellis Béchard ont entamé en 2015, puis bonifié en octobre 2020. L’idée a germé au Salon du livre de la Côte-Nord, où les deux se sont rencontrés. La poète s’était rendue à l’événement afin de confronter Denise Bombardier, qui venait de publier une chronique incendiaire sur le site Web du Journal de Montréal, décrivant la culture autochtone comme « mortifère » et « antiscientifique ». Elle a tenté d’amorcer un dialogue avec la chroniqueuse en présentant les valeurs autochtones comme une richesse millénaire, mais cette dernière est restée de marbre.

Cet incident stupéfiant est devenu à la fois le point de rencontre entre la poète et le romancier, et leur source d’inspiration pour ce recueil qui se veut avant tout une conversation spontanée, comme celle que pourraient avoir deux amis à propos du délicat sujet du racisme sous toutes ses formes. Plutôt que de tenter d’y voir une rigoureuse étude scientifique, on doit surtout le lire comme un cri du cœur.

L’intérêt et l’originalité du livre résident en grande partie dans le contraste des expériences de vie de Béchard et de Kanapé Fontaine. Le premier raconte avec candeur son enfance nomade entre le Québec et les États-Unis, tiraillée entre une mère plutôt ouverte d’esprit et un père raciste qui avait choisi de s’installer dans une contrée anglophone afin de fuir ses origines québécoises. Ce dernier ne ratait pas une occasion de dénigrer les Autochtones avec qui il faisait pourtant affaire. Pétri de ce discours paternel destructeur ainsi que du racisme ordinaire dont il a été témoin – et complice – pendant son adolescence aux États-Unis, Béchard s’efforce, une fois adulte, de s’arracher à ce carcan. Il se confie avec une honnêteté désarmante au sujet du combat, qu’il se livre d’abord à lui-même, contre les préjugés accumulés depuis sa plus tendre enfance, et dont la société est imprégnée.

Le vécu de Natasha Kanapé Fontaine s’inscrit en contrepoint de celui de son interlocuteur. Élevée en partie dans la réserve de Pessamit sur la Côte-Nord, elle raconte ses souvenirs empreints d’harmonie familiale, d’entraide, de simplicité, de résilience et de bonne humeur. Puis, le déracinement s’opère lorsque ses parents quittent la réserve. Son adolescence aux côtés de camarades de classe qui l’évitent la force brutalement à prendre conscience de sa différence. La découverte de la crise d’Oka, qui a eu lieu avant sa naissance et dont elle prend connaissance durant son adolescence, la sensibilise véritablement à l’injustice incommensurable que vivent les peuples autochtones au Québec. Elle se sent ravagée par la colère, un sentiment d’impuissance et le traumatisme intergénérationnel qui la hante. Au fil de son analyse de l’actualité, elle arrive à la conclusion que le concept de réconciliation joue un rôle comparable à la politique coloniale de la reconnaissance dénoncée par Glen Sean Coulthard dans Peau rouge, masques blancs (Lux, 2018), en ce sens qu’il devient un moyen pour la classe politique d’instrumentaliser les peuples autochtones sans mettre un terme aux injustices qui se perpétuent.

Les expériences des deux auteurs, pourtant si distinctes, les conduisent au même point : une réflexion sincère sur la complémentarité de leur culture respective (et de celle des peuples du monde entier) ; une complémentarité qui ne peut être appréhendée qu’à travers une compréhension approfondie des différences et des ressemblances que ces cultures présentent. Ceci présuppose une empathie, une volonté d’être à l’écoute de l’histoire, des blessures et des conceptions du monde de chaque peuple. Comme le souligne Béchard : « Maintenant, il vaudrait mieux apprendre à faire preuve d’humilité plutôt que de continuer à souffrir d’une mythologie ethnocentrique qui nuit à l’ensemble de l’humanité » (p. 88).

En quoi croyons-nous ?

Share via
Send this to a friend