Relations Été 2022 / Dossier

« Recevoir la vie comme un don » Entrevue avec André Beauchamp

Prêtre catholique, théologien et écologiste, André Beauchamp a été président du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) et de la Commission sur la gestion de l’eau au Québec. Depuis une trentaine d’années et presque autant d’ouvrages, dont Gérer le risque, vaincre la peur (Bellarmin, 1996) et Devenir voyage (Fides, 2017), il développe une réflexion éthique liant spiritualité chrétienne, environnement et engagement social. Nous nous sommes entretenus avec lui pour explorer la place qu’occupe la gratitude dans ses réflexions et lui témoigner au passage notre reconnaissance pour son apport à la société québécoise et au Centre justice et foi, avec qui il collabore depuis 35 ans.
« La grâce qui coûte, c’est l’Évangile qu’il faut toujours chercher à nouveau ; c’est le don pour lequel il faut prier, c’est la porte à laquelle il faut frapper. […] La grâce qui coûte, c’est l’incarnation de Dieu. »
— Dietrich Bonhoeffer
Le thème de la gratitude vous inspire. Il est très présent dans vos écrits. Quelle place la gratitude occupe-t-elle dans votre parcours de vie et votre compréhension du christianisme ?
André Beauchamp : Il m’a fallu un long cheminement pour passer d’une spiritualité centrée sur le péché à une spiritualité centrée sur la grâce. Je viens d’un milieu assez conventionnel dans lequel la compréhension du christianisme était très étroite et centrée sur le sentiment de culpabilité, insistant sur le devoir, l’obligation, la peur de la faute et de la mort. Vers 18 ans, j’ai eu une crise assez profonde. J’ai lu notamment saint Paul, dont j’ai retenu le chapitre 8 de la Lettre aux Romains où il dit, en substance, que rien ne peut venir à bout de nous. Ni les forces, ni les puissances, ni la persécution. Rien ne peut vaincre l’amour que Dieu a pour nous.
Au Grand Séminaire, la formation était tout à fait traditionnelle. Son avantage était de nous donner accès aux sources. Sa faiblesse était d’insister sur les dogmes plus que sur la foi. Beaucoup plus tard, dans la trentaine, il y a eu un renversement complet dans mon esprit. Alors que toute ma formation m’amenait à insister sur le péché, la culpabilité, la peur de l’enfer (pensons à l’œuvre de l’écrivain français Julien Green), j’ai compris que c’est la grâce qui permet, après en avoir fait l’expérience, de comprendre l’état dans lequel on se trouvait auparavant et les défaillances antérieures. C’est la grâce qui révèle les péchés. Partir du péché mène à une impasse. Cela a été pour moi une découverte fondamentale : saisir la réalité du péché à partir de la grâce et non le contraire. C’est l’expérience du bonheur et de la plénitude qui fait voir, en contrepartie, les carences intérieures, et fait d’elles des ouvertures, un chemin, et non des obstacles, un mur. Pour moi, ce fut extrêmement libérateur. Et toute ma spiritualité s’est progressivement construite là-dessus. Pensons à Bernanos : tout est grâce.
La gratitude devrait être centrale dans le christianisme, qui est annonce d’une bonne nouvelle : un amour qui nous précède et un amour infini. C’est le message central de la foi chrétienne. Il appelle en retour la gratitude, l’action de grâce. Mais cette foi est difficilement dissociable de son institutionnalisation et de son inscription dans l’histoire. À l’instant où la communauté chrétienne devient organisée, c’est le souci de l’institution qui finit par prévaloir sur la mystique. Entre l’idéal proclamé par l’Évangile et la réalité, il y a ainsi une distorsion majeure. Il y a des tensions non résolues entre la structure et la vie, entre l’Évangile et ce qu’on en fait. D’autant plus que l’institution de l’Église s’est modelée avec le temps sur les structures de pouvoir, étouffant la vie en elle. C’est la réanimation du charisme, la libération de la parole, la résurgence des forces vives qui permettent d’entreprendre la réforme constante de l’institution. La gratitude en fait partie. Elle est libératrice.
Mon contact avec la Fraternité Jésus Caritas, et plus largement avec le mouvement spirituel initié par Charles de Foucault, a eu une profonde influence sur moi. J’ai appris à aborder la prière fondamentalement comme une attitude d’action de grâce, à faire l’expérience de la nudité des choses, de la vacuité du langage… pour ne devenir que présence devant Dieu. Cela repose sur la certitude d’une présence et sur l’expérience de la générosité primordiale, la grâce originelle en opposition au péché originel. Il y a une grâce originelle qui est celle d’être, de vivre. C’est ma conviction de base.
Dans les années 1970, j’ai rédigé pour l’Office de catéchèse du Québec un document pastoral qui avait pour titre Viens à la fête. J’y présentais l’eucharistie comme fête. D’un point de vue anthropologique, la fête est essentielle parce qu’elle régénère le temps et nous ramène à l’origine. Or, je pensais vaguement que la fête était une distraction dangereuse propice au désordre. Grâce à des penseurs comme Roger Caillois, Mircea Eliade et bien d’autres, j’ai compris qu’elle nous met en relation avec les forces vives de notre être. La fête est le lieu de l’affirmation par excellence de la vie et de la joie de vivre. Ces deux dimensions, présentes dans l’eucharistie, sont liées par le fait que la vie est générosité, une incroyable victoire sur le néant. La vie est un miracle constant, jamais épuisé. Une fois que j’ai compris cela, c’est resté ma ligne de force sur le plan pastoral.
Pour moi, il est important qu’il y ait dans chaque célébration eucharistique un moment d’étincelles qui suscite la gratitude. Nos célébrations sont trop souvent théologiques, abstraites, plus soucieuses d’orthodoxie que de véritable émotion religieuse. Il faudrait par exemple réécrire la liturgie en intégrant beaucoup d’éléments de l’environnement (l’eau, la montée des saumons, le passage des outardes, etc.), mais surtout, comme le dit le mot eucharistie en grec, rendre grâce, se réjouir, lever les mains, chanter, rire et pleurer. Comme le dit saint Augustin : « chante et marche ».
Certains penseurs, comme le théologien Bernard Häring, parlent de la gratitude comme d’une attitude humaine fondamentale si on veut vraiment discerner les mouvements du monde qui portent la vie, pour lire les signes des temps. Qu’en pensez-vous ?
A. B. : La découverte de la morale de Bernard Häring a été très libératrice pour moi. La morale qu’on m’avait enseignée au Grand Séminaire était très chosifiante, centrée sur la loi. Häring dit quelque part : « Vous devez toujours commencer par discerner le bien. Et pour voir le bien, il vous faut un sentiment de gratitude. » D’abord la beauté, la vie, la gratuité, d’où découle ensuite la morale ou tout simplement le sens de la responsabilité. Au fond, rendre grâce pour grâce. Dans cette perspective, la nouvelle de Soljenitsyne La maison de Matriona est magnifique. Il présente un village russe d’une grande pauvreté. À la mort de Matriona, une vieille femme du village, les gens comprennent que c’est elle qui était l’âme de la communauté ; c’était elle qui la faisait vivre. Comme le dit Bernanos, ce sont les saints qui font vivre la société. Pas les saints canonisés, mais des gens, souvent des femmes, qui se sont totalement donnés pour leur milieu et qui finissent par être le lien réel sur lequel repose la communauté. Cela me semble rejoindre Bernard Häring, qui pose la gratitude comme attitude fondamentale.
Dans l’engagement militant, on peut se perdre, se crisper s’il n’y a pas l’horizon de la grâce et de la fête. Un engagement social qui ne s’inspire pas d’une générosité première peut dériver vers de l’acharnement, du ressentiment, de la négativité pure, destructrice. Le pôle de l’espérance, qui est au cœur de la fête et de la gratitude, libère l’avenir des chaînes d’un présent sans horizon et permet de débloquer le présent. Il faut, de temps en temps, commencer à anticiper un peu les temps qu’on espère. Et parce nos combats ne sont jamais terminés, il est important de célébrer pour renouveler l’espérance, pour la relancer.
Le pôle de l’espérance, qui est au cœur de la fête et de la gratitude, libère l’avenir des chaînes d’un présent sans horizon et permet de débloquer le présent.

Avec le don de la grâce vient l’exigence de l’engagement. C’est « le prix de la grâce », a déjà dit le pasteur et théologien allemand Dietrich Bonhoeffer. Comment donner plus de profondeur à la gratitude en incluant cette exigence de toujours se remettre à la recherche de ce qui soutient les forces de vie, en commençant par la dignité de chaque être humain ?
A. B. : Le théologien Hans Küng disait que ce qui est donné comme grâce nous est donné comme tâche à réaliser. Il y a des appels de l’Évangile qui sont fabuleux, comme le texte de Matthieu, 25 sur le Jugement dernier, qui identifie le service de la foi au service des laissés-pour-compte de la société : « Venez, les bénis de mon Père, dit Jésus, car ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Il y a toujours un appel d’autrui, qui peut être compris comme un appel urgent de Dieu. Le film de Louis Daquin Maître après Dieu (1951) est excellent sur cette question. Le personnage principal est le capitaine d’un bateau de réfugiés juifs qui fuient l’Allemagne. À chaque fois qu’il essaie de s’isoler dans sa cabine pour lire la Bible et comprendre ce qu’il doit faire, son adjudant vient le déranger avec des nouvelles épouvantables. Jusqu’à ce qu’il comprenne que c’est par son second que passe l’appel de Dieu. Cette présence de Dieu en autrui, et particulièrement en la personne souffrante, qui engage le croyant, est fondamentale dans la tradition chrétienne ; elle est le fruit autant que la source de la gratitude. Et elle se vit difficilement seul. L’appartenance à des associations, à des groupes, à des communautés aide à structurer l’engagement, à le soutenir et à le nourrir.
Quelle place peut-on encore donner à la gratitude dans une époque comme la nôtre, centrée sur la productivité, l’efficacité, l’autonomie ?
A. B. : Le livre qui m’a beaucoup éclairé à ce sujet, c’est L’esprit du don de Jacques T. Godbout, qui permet de comprendre que le don n’est pas seulement un acte, mais qu’il est un système qui engendre la reconnaissance et le contre-don, tel que l’identifiait déjà en son temps l’anthropologue Marcel Mauss. Les trois temps forts sont : donner, recevoir, rendre. Ce sont des structures fondamentales de l’existence que la centralité du marché et la recherche de toujours plus de profit, dans le système capitaliste, invisibilisent, voire détruisent. Pourtant, la dynamique du don est partout, mais on peine à s’en rendre compte (bénévolat, soupes populaires, etc.). Le système du don cherche à construire la reconnaissance d’autrui.
Le plus beau sentiment dans la vie, n’est-ce pas l’action de grâce, dire merci ? C’est le sentiment le plus pur qu’une amie, Irène Messier, m’a appris. Elle me reprochait d’être impossible à vivre parce qu’on ne pouvait jamais me faire plaisir. Pour moi, un prêtre devait donner et ne jamais recevoir. Je concevais ce refus comme une forme de générosité, alors qu’il bloquait l’amour. C’était en fait de l’orgueil, une prétention de me suffire à moi-même. Irène m’a appris qu’il y a des moments où le seul mot qui reste est « merci ». Bref, on doit recevoir la vie comme un don, comme une générosité primordiale dont il faut par la suite se montrer solidaire et responsable.

Vous avez consacré 40 ans de votre réflexion et de votre engagement à l’environnement. Il y a dans ce champ d’action aussi une exigence de la gratitude, par rapport à cette création ou cette nature que nous avons reçue et dont nous devons prendre soin. Comment notre action peut-elle être à la hauteur du don reçu ?
A. B. : Ce qui m’a frappé quand j’ai commencé à travailler dans le domaine de l’environnement, c’est qu’on ne parlait que de pollution, que de catastrophes. Primauté encore ici du péché, de la défaillance. Or toute militance écologique devrait à mon sens reposer d’abord sur la découverte de la beauté et de la richesse de l’environnement. On ne sauve que ce que l’on aime. C’est pour moi un leitmotiv. Bien sûr la crise de l’environnement est très grave et menace la survie de l’humanité. La lutte et la militance sont donc essentielles. Mais elles ne doivent pas se faire dans la désespérance ; elles doivent toujours s’alimenter à un sentiment d’émerveillement, de gratitude devant un monde si beau, si riche, si diversifié.
On reproche à la tradition chrétienne d’avoir trop insisté sur le texte de la Genèse : « Dominez la terre et possédez-la. » Cet accent convenait en tout cas aux défenseurs d’une modernité axée sur la maîtrise de la nature, selon le mot d’ordre de Descartes, invitant à en devenir comme maîtres et possesseurs. Il y a eu effectivement une dérive en ce sens et le pape François lui-même reconnaît dans l’encyclique Laudato Si’ un abus d’anthropocentrisme, entre autres. Mais la tradition biblique ouvre des chemins qui nous en éloignent. Pensons seulement aux psaumes, à l’insistance sur le sabbat, jour de repos, de fête et de non-production, et à l’année sabbatique, temps de repos pour la terre.
Les données nouvelles de la science nous permettent de comprendre beaucoup plus profondément l’ancrage de notre corps au sein de la nature. C’est une chose encourageante qui soutient un changement de paradigme. Si l’être humain est en droit de transformer le monde, le détruire est une aberration. C’est un acte incompréhensible d’autodestruction. En éthique, il nous faut arriver à la maîtrise de la maîtrise. En spiritualité, cela doit nous conduire à nous imprégner de la nature, à lui exprimer notre gratitude, à lui prêter notre voix pour que monte le chant de la terre, pour reprendre le titre d’une œuvre de Mahler. J’ai abordé ces thèmes à de nombreuses reprises, notamment dans Voir la terre autrement. Pistes pour une spiritualité écologique (Novalis, 2021).
C’est vital. Beaucoup de gens n’ont plus de véritable contact avec la nature. Leurs contacts passent par les techniques, l’informatique, dans cet espace restreint et construit qu’est la ville. Alors, il y a un appauvrissement anthropologique terrible qui fait qu’une partie de nous-même est privée de la plénitude de son expérience humaine et sensible du monde. En résulte une expérience tronquée de la vie et des manières de vivre parce qu’elles sont coupées d’un rapport direct avec la nature et parce qu’elles sont centrées sur la production et la technique, qui nous font perdre le sens de la gratitude à l’égard du don de la vie.
Il faut que notre espérance, qui est le fondement de la gratitude, soit tenace. Si nous n’avons pas une confiance radicale dans la vie, dans la grâce et, malgré tout, dans l’humanité, c’est la désespérance qui gagne. L’espérance nous rend capables d’être à la fois tenaces et stables dans nos engagements et d’admirer, d’apprécier déjà les petites choses qui se font. Il y a une prière de la liturgie qui est extraordinaire. Elle dit : « Ce faisant, que nous construisions maintenant l’amour dont nous t’aimerons plus tard. » On construit quelque chose dès maintenant. Le seul fait de militer transforme.
Vous avez aussi écrit sur le vieillissement ; à 84 ans, comment cette étape de votre vie change-t-elle votre compréhension de la gratitude ?
A. B : Quand on vieillit, on est beaucoup moins anxieux, il n’y a plus l’angoisse de ce qu’on va devenir. Il faut juste apprendre à accepter d’avoir été tel qu’on a été, parce qu’on n’est jamais à la hauteur de nos rêves.
La vieillesse invite à cultiver la gratitude, car en vieillissant notre horizon se rétrécit. Il faut alors forcer notre intérêt et garder l’œil ouvert sur ce qui se passe – garder malgré tout de la sérénité et de l’espérance. Il y a des choses qui se passent qui sont extraordinaires. C’est ce que j’appelle la solidité de l’être.



