Relations mai 2001

La fatigue  politique du Québec

Carolyn Sharp

Qui sommes-NOUS?

Tout au long de l’affaire Michaud, alors que des nous ne cessaient d’apparaître dans les prises de position, des questions s’agitaient dans ma tête : Qui est ce nous? Est-ce que j’en fais partie? Selon qui? À quel titre?

Parmi ces nous, il y en a qui m’excluent, comme celui de Jacques Parizeau, au soir du 30 octobre 1995, alors que j’avais voté OUI. D’autres me renvoient au fait que mon appartenance est toujours partielle, conditionnelle, incertaine. En tant qu’immigrante, suis-je davantage québécoise parce que j’ai dit OUI? Mon option souverainiste serait-elle réduite à un geste profondément inauthentique, ticket d’entrée donnant accès à une certaine appartenance québécoise? Heureusement, il existe au Québec d’autres manières de dire nous, et bon nombre de gens, au sein du mouvement nationaliste, récusent cette étroitesse d’esprit. Leurs réactions vives sont réconfortantes.

Depuis une quarantaine d’années, le sens de notre nous a bien changé. À l’époque de la Bonne chanson, le nous canadien-français s’étendait au-delà des frontières québécoises par une langue, une culture et une foi. La volonté de devenir maîtres chez nous l’a ancré dans le territoire québécois : ce qui a permis à la langue et à la culture de s’épanouir. La volonté d’accueillir et d’intégrer maintenant des immigrants à la société québécoise francophone le transforme à nouveau. Il faut ap­prendre à trouver une manière de dire leur place à l’intérieur des points de référence que sont le territoire, la culture et la langue, sans oublier les Québécois anglophones dont certains revendiquent leur appartenance à ce territoire. Leonard Cohen ne prétend-il pas que le Saint-Laurent lui parle en anglais? De l’effort de penser et de vivre cette nouvelle réalité ont émergé des concepts tels que la convergence culturelle chez Godin, la culture publique commune chez Julien Harvey. Toujours ina­chevé, le passage d’un nationalisme ethnique à un nationalisme civique est cependant bien amorcé.

Parlons donc de ce nouveau nous que nous sommes en train de devenir. Il est en débat, il hésite, se déplace, s’affirme et parfois recule. Son chemin n’a rien de linéaire. Ce nous, nous le vivons déjà dans le présent. Il nous embrasse tous, nous qui tenons à ce Québec que nous habitons, qui sommes là pour le bâtir en investissant nos forces et notre avenir. Ce choix fondamental précède tout choix politique. C’est lui qui rend possible mon choix souverainiste, tout comme il rend possible chez d’autres un choix fédéraliste authentiquement québécois, chez d’autres encore cette ambiguïté qu’évoque Guy Bourgeault dans son livre Éloge de l’incertitude.

Ce serait une erreur monumentale de croire que ce nous existe sans passé. Chez ses défenseurs comme chez ses critiques, on rencontre une tendance à exclure du nationalisme civique toute notion d’histoire. Or cette perspective est fausse. Le nous québécois a plus que jamais besoin du passé, de l’histoire, de la mémoire. Il faut saisir que ce passé nous est commun, quelles que soient les terres de nos ancêtres. Qu’un de nos arrière-grands-pères soit arrivé ou non sur le navire de Ca­rignan, nous sommes tous de la Nouvelle-France. De même, Grosse-Ile ne représente pas un fait divers de la communauté irlando-québécoise, mais une expérience marquante de notre histoire commune tant par sa dimension tragique qu’à cause de l’impact des Irlandais sur la culture québécoise.

La fatigue  politique du Québec

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