Relations novembre 2000

Le modèle américain

Denis Tougas

À qui profite la guerre en RDC?

L’auteur coordonne des concertations touchant l’Afrique des Grands-Lacs, à l’Entraide missionnaire

Un peu plus d’un an après la signature d’un accord de cessez-le-feu, la paix n’est toujours pas revenue en République Démocratique du Congo (RDC) et, dans les faits, une partition du pays s’est installée. Plus de la moitié du territoire échappe à Kinshasa, la capitale, et se trouve divisée en trois zones contrôlées militairement par le Rwanda ou l’Ouganda et administrées par autant de groupes rebelles congolais.

En février 2000, le Conseil de sécurité de l’ONU a approuvé l’envoi au Congo d’un premier contingent de 5500 soldats devant superviser la mise en application du cessez-le-feu. Mais l’ONU a éprouvé d’énormes difficultés de financement pour sa mission, en plus de subir les brimades du président Kabila qui lui a longtemps refusé l’accès aux villes sous son autorité. L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) a nommé modérateur du dialogue intercongolais, prévu dans l’entente pour établir un nouvel ordre politique, l’ex-président du Bots­wana, Keith Masire. Jugé trop favorable aux positions rwandaises, il a cependant été récusé par Kinshasa. De surcroît, Kabila a récemment institué un parlement provisoire, rendant encore plus compliquée l’organisation du débat national. Avec les combats qui ont repris dans la province de l’Équateur, la viabi­lité de l’accord est donc plus que jamais mise en doute. Pour comprendre l’évolution confuse de cette « Première Guerre mondiale africaine » et permettre de mieux évaluer les positions des différents acteurs, il faut se demander à qui elle profite.

Les vrais dessous de la guerre

Au fil des événements se dessinent plus nettement les enjeux réels du conflit en RDC. Parmi les vérités qui se sont imposées graduellement, certaines ex­pliquent mieux l’imbroglio actuel. Le conflit ne peut plus être qualifié « d’interne »; il s’agit d’une agression de la part du Rwanda et de l’Ouganda, qui occupent une partie du territoire. On se souvient qu’en 1996, ces deux pays s’étaient coa­lisés avec l’Angola et le Zimbabwe pour renverser Mobutu et installer Kabila à sa place. Ce dernier, pour contrer le mécontentement grandissant des Congolais vis-à-vis des « étrangers » qui en réalité détenaient le pouvoir, leur avait de­mandé, en juillet 1998, de quitter le pays. La réponse fut immédiate : sous le couvert d’une soi-disant rébellion nationale, le Rwanda et l’Ouganda envahirent les provinces frontalières et, par une opération audacieuse, attaquèrent Kinshasa à plus de 2000 km de leurs frontières. Ce fut le début d’une guerre aux dimensions régionales.

Malgré les dénonciations répétées des populations congolaises, il aura fallu attendre presque deux ans pour que le Conseil de sécurité reconnaisse les violations de la « souveraineté et de l’intégrité territoriale de la RDC » par les deux pays et exige le retrait « sans plus tarder » de leurs troupes.

Après que leurs soldats se soient affrontés à coups de canons, à trois reprises, en plein cœur de Kisangani, il devint évident que les motifs d’insécurité invoqués jusqu’à présent par Kigali (ca­pitale du Rwanda) et par Kampala (capitale de l’Ouganda) pour expliquer leur présence en RDC n’étaient pas les plus importants. Deux pays étrangers, et soi-disant alliés, se sont affrontés pour le contrôle de la capitale d’une des pro­vinces les plus riches du Congo, faisant fi des conventions internationales et de la vie de centaines de civils. Par la résolution 1304 de juin dernier, le Conseil de sécurité a précisé la nature du conflit, mais a fourni des arguments à Kinshasa pour réclamer des changements majeurs à l’accord en vigueur. Alors que l’entente de Lusaka, en Zambie, cautionnait la présence des troupes rwandaises et ougandaises en RDC jusqu’à la toute fin du processus de paix et de réconciliation nationale, la résolution a exigé leur départ immédiat.

Ces deux années de conflit ont démontré le caractère artificiel des rébellions congolaises. À l’exception peut-être du Mouvement de Libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba, natif de la province de l’Équateur, où il a établi son quartier général grâce au soutien ougandais, aucun des groupes n’a réussi à obtenir un quelconque soutien populaire. Déchirés par d’incessantes luttes pour le pouvoir, affaiblis par les dé­fections, les deux factions opposées du Rassemblement Congolais pour la Dé­mocratie (RCD) ne doivent leur maintien qu’au support militaire de leur parrain respectif. La population les accuse de cautionner l’occupation étrangère et le pillage des ressources naturelles, et d’être complices des nombreux massacres qui ont endeuillé la région. Face à un double mouvement de résistance – l’un, armé, de milices locales (les Mayi Mayi) soutenues par les rébellions rwandaises et burundaises, et l’autre, pacifique, de la société civile – les deux groupes ont opté pour la répression. Des paysans soup­çonnés d’aider la résistance ont fait l’objet de nombreux massacres à plusieurs reprises, tandis que des lea­ders de la société civile ont été empri­sonnés ou éloignés de force, à l’exemple de l’ar­chevêque de Bukavu. Pour les groupes rebelles congolais, le dialogue national prévu dans l’accord, qui leur confère un statut égal à celui du gouvernement de Kinshasa, représente une planche de salut. Par contre, le départ des troupes rwandaises et ougandaises leur serait fatal.

Les instances mandatées pour résoudre le conflit sont divisées par les rivalités d’intérêt. C’est à qui tirera le plus d’avantages de la situation. Ainsi, au sein de la Southern Africa Development Community (SADC), qui pilote les dé­marches pour la paix depuis le début, le Zimbabwe, principal allié de Kinshasa, et l’Afrique du Sud, proche de Kigali à qui elle a fourni des armes jusqu’en mars 1999, s’opposent. Les deux pays sont en compétition, non seulement pour la direction politique de la SADC, mais aussi pour l’accès aux richesses du Congo.

Au Conseil de sécurité, les divergen­ces sont apparentes. Pour les Amé­ricains, qui ont à faire oublier leur rôle négatif lors du génocide rwandais, la stabilité du pouvoir à Kigali semble primer sur le principe de l’intégrité nationale congolaise. Et alors que la France, désireuse de reprendre de l’initiative en Afrique centrale, proposait d’inclure dans la dernière résolution du Conseil de sécurité un retrait des troupes rwandaises et ougandaises dans un délai de quatre mois, les États-Unis ont imposé qu’aucune limite de temps n’y soit  inscrite. En outre, le refus de Washington, le 26 juin dernier, de hausser ses contributions pour les missions de maintien de paix de l’ONU, rend encore plus difficile l’envoi d’une réelle mission de pacification au Congo.

 L’asymétrie des décisions des institutions financières internationales a également de quoi surprendre. Depuis le début de la guerre, le Rwanda et l’Ouganda ont continué de bénéficier de leurs programmes d’aide : plus de 350 millions $US pour le Rwanda, alors que l’Ouganda a été déclaré éligible au programme du FMI pour les pays les plus fortement endettés. De l’autre côté, le Congo s’est vu refuser toute aide et les programmes pour le Zimbabwe ont été suspendus.

L’accès aux ressources naturelles du Congo explique en bonne partie le prolongement de cette guerre. Sur ce point, le scandale est à ce point gros que le Conseil de sécurité, sur proposition de la France, a mandaté un groupe d’experts pour enquêter sur l’exploitation illégale des ressources congolaises et ses liens avec la guerre. Le pillage en cours va du démantèlement pur et simple de certaines infrastructures acheminées par la suite hors frontières, à l’extraction des métaux précieux ou rares. Ainsi, l’Ou­ganda et le Rwanda sont devenus exportateurs d’or, de diamants ou encore de colombo-tantalite ou de niobium, qu’on retrouve essentiellement au Kivu et en Province Orientale. Quant au Zimbabwe, il se fait rembourser son effort de guerre par l’octroi d’importantes concessions diamantaires au Kasaï, mettant même en péril la section congolaise de l’industrie. Les informations qui filtrent sur le sujet montrent que les réseaux d’exploitation sont contrôlés par des officiers supé­rieurs des armées en présence, en lien avec d’anciens généraux de Mobutu, les milieux mafieux internationaux et les trafiquants d’armes.

Des populations appauvries

Le prolongement de la guerre profite donc à plusieurs pendant qu’une véritable catastrophe humanitaire s’abat sur la population congolaise. Selon le Comité international de secours, la mort de 1,7 million de personnes depuis août 1998 serait directement liée au conflit et le Programme alimentaire mondial (PAM) estime pour sa part à 1,3 million le nombre de déplacés, dont la majorité n’a pas accès à l’aide d’urgence. Jusqu’à présent, seule la société civile congolaise, par sa Campagne nationale pour une paix du­rable, a tenté, avec peu de moyens et malgré la répression dont elle est victime des deux côtés de la ligne de front, de contrer la dynamique guerrière à l’œuvre dans toute la région. Mais pour l’instant, et à défaut d’une mobilisation populaire d’envergure, son influence reste marginale face à la force des armes.

À l’évidence, les solutions sont complexes et dépassent le cadre national de la RDC. Le Congo, affaibli par 30 ans de dictature, a servi d’exutoire à tous les conflits de la région. Des neuf pays frontaliers, sept ont des dirigeants installés par les armes et vivent des conflits internes. Réclamer le dialogue national et la démocratie pour le seul Congo est une supercherie. Par ailleurs, les répercussions actuelles et futures de la guerre sur toute l’Afrique centrale exigent une intervention résolue de l’ONU et de la com­munauté internationale. S’y concen­trent des maux qui gangrènent nombre de pays du Sud et qui risquent d’hypothéquer tout effort de paix : le trafic des armes et des matières précieuses, certes, mais surtout l’appauvrissement extrême des populations. 

Le modèle américain



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