Secteur Revue Relations

DOSSIER : Politique municipale: sortir du cul-de-sac

À qui la rue? Répression policière et mouvements sociaux

Par : Francis Dupuis-Déri (dir.)

Ce trop-plein de police…

Dans un contexte où l’on a vu plus de 4500 arrestations en 2012, l’usage d’agents provocateurs, des insultes et des menaces proférées par des agents en uniforme, un nombre effarant de blessés et devant des plaintes et des rapports accablants de la Ligue des droits et libertés, il y a de quoi s’interroger sur l’attitude de la police québécoise pendant le « printemps érable », mais aussi face à la contestation politique tout court. C’est à cette tâche que s’attellent les auteurs de cet ouvrage collectif, qui se penche sur un sujet presque tabou dans notre société : l’intensification de la répression politico-policière des mouvements de contestation. Bien que les manifestations soient un phénomène social important et légitime dans les démocraties occidentales, leur récurrence depuis la fin des années 1990 s’est accompagnée d’une transformation des forces policières au fil du temps : nouvelles stratégies, nouveaux outils de répression, nouvelle définition des évènements, nouveau profilage.
 
Au courant du XXe siècle, le contrôle des foules dans les pays occidentaux passe de la responsabilité de l’armée à celle de la police. Cette dernière tend alors à ressembler de plus en plus à une organisation paramilitaire, dotée d’une autonomie politique et d’une immunité juridique. Pour arriver à ses fins, elle use d’une panoplie de stratégies agressives, impliquant notamment des infiltrateurs, car « la grande part de la répression des mouvements sociaux est délibérément invisible » (p. 28). S’appuyant sur l’utilisation d’armes « non létales », elle justifie a posteriori ses comportements arbitraires ou encore les arrestations préventives et de masse par des mises en récit parfois mensongères amplifiant la menace et rendant les victimes responsables de leur propre répression.
 
Le livre démontre également que ce n’est pas en fonction des actions, mais de l’identité « réelle ou perçue » qu’il y a répression : étudiants, altermondialistes ou anticapitalistes sont particulièrement visés; l’escouade GAMMA (Guet des activités des mouvements marginaux et anarchistes), créée par le Service de police de la Ville de Montréal, en atteste. La stratégie de répression sélective vise par ailleurs à semer le doute chez les manifestants, comme en atteste ce témoignage reproduit par Dupuis-Déri : « On ne savait jamais comment réagir, car les mêmes évènements ne menaient pas aux mêmes actes policiers » (p. 233). Cette tension induit alors une pression installant un climat de culpabilité et de peur, neutralisant a priori les velléités d’opposition par le recours à l’intimidation. Il s’agit, par exemple, de tuer dans l’œuf une manifestation pacifique juste « parce que c’en est assez, des manifestations » (p. 253). Le message véhiculé par la police, relayé par des médias, contribue également à la construction d’un discours public aux accents orwelliens : les arrestations de masse sont justifiées afin de protéger les manifestants des automobilistes; une manifestation pacifique est tolérée, mais on interpelle des dizaines de manifestants…
 
Le Québec se targue d’être une société ouverte où il fait bon vivre. Mais à y regarder de plus près, Montréal – « capitale de l’arrestation de masse » – est à plusieurs égards une ville lisse, plus que policée, et le Québec une société de l’interdiction. Dans ce contexte, la liberté s’apparente à un privilège octroyé par des personnes agissant à leur guise, en toute impunité. Pour certains, la démocratie repose avant tout sur le respect de la loi, quitte à créer le désordre par la répression pour maintenir l’ordre; pour d’autres, elle réside plutôt dans la possibilité de critiquer et de manifester librement son opposition. Mais lorsque les premiers prennent le dessus sur les seconds en empiétant sur leurs droits, la démocratie devient une façade qui ne peut que s’effriter, et plus rapidement qu’on le croit.
 
Benoît Coutu

Francis Dupuis-Déry (dir.)
À qui la rue? Répression policière et mouvements sociaux
Montréal, Écosociété, 2013, 280 p.