Relations novembre-décembre 2017

Jean Bédard

Question d’identité

Les études sont formelles : le climat se réchauffe, le niveau des océans monte et menace les côtes. Absorbant le CO2, ils deviennent acides et perdent leur oxygène. Passé un certain seuil, les océans peuvent « étouffer ». Un phénomène similaire s’est déjà produit il y a 252 millions d’années par l’effet d’énormes éruptions volcaniques. Il s’ensuivit une extinction massive des espèces ! Il faut bien se l’avouer, nous avons déclenché un dérèglement climatique et biochimique à haut risque. S’ajoutent à cela des déséquilibres économiques, politiques, sociaux qui se traduisent par des guerres civiles ou locales, un terrorisme latent, des famines et des misères qui provoquent des mouvements de survie migratoire.

Ce sont là des problèmes mondiaux, lourds de conséquences et décisifs pour l’avenir de l’humanité. Devant eux, nos pouvoirs nationaux semblent dépassés. En réalité, là où nos politiciens ont du pouvoir, les problèmes sont plutôt accessoires, alors que là où ils sont démunis se trouvent les vrais problèmes. Ainsi, parce qu’elle cherche des solutions pour l’avenir, une grande partie de la jeunesse se désintéresse de la politique.

Néanmoins, si un pays, une nation, une ville, un quartier ont encore une signification, c’est parce que ces collectivités offrent une emprise sur le monde. Pour qu’il en soit ainsi, le quartier ne doit pas se limiter aux questions locales, les villes ne peuvent oublier qu’elles polluent bien au-delà de leurs limites géographiques et les nations doivent se rappeler que l’intérêt d’un pays dépend de l’équilibre mondial. Dit crûment : personne ne peut plus imaginer sauver son nombril sans s’intéresser à toute la planète. L’égocentrisme est devenu l’ennemi de l’individu, comme l’ethnocentrisme, l’ennemi de la nation.

Nous habitons le Québec et la planète, nous sommes Québécois et citoyens du monde ; nous parlons français, mais nous devons comprendre le langage des mers, des forêts et des terres agricoles ; notre santé personnelle dépend de nos habitudes collectives. Alors, comment voir au-delà de nos petites personnes les difficultés du monde et y faire face ?

C’est dans ce cadre que se pose la question de l’identité nationale. Elle ne repose pas d’abord sur nos valeurs passées ni même sur celles que nous croyons avoir, mais bien plutôt sur notre capacité de faire face aux réalités les plus urgentes, même si elles touchent les quatre coins du monde. C’est devant un défi grave, un danger sérieux que des parents peuvent montrer à leurs enfants et à eux-mêmes qui ils sont. S’ils affrontent la réalité, s’ils ouvrent l’avenir à leurs enfants, alors ils attestent leur identité. Les enfants savent qui sont leurs parents.

En général, une personne ou une nation ne connaît pas vraiment ses valeurs. Elle ne peut aller les chercher dans un grenier ni même dans des souvenirs. Les valeurs ne sont pas des objets que l’on possède, elles s’exercent, et c’est dans l’élan de l’action qu’on les découvre.

Dans la pratique de nos valeurs, je souhaite élever bien haut le droit à la vie, c’est-à-dire à l’équilibre de la nature, et aussi l’inclusion de tous les êtres humains dans une même humanité, une même dignité, une même égalité. C’est mon travail et mon espérance. Parce que c’est le seul moyen, selon moi, d’arriver à un état d’harmonie suffisant pour que le Québec reste une terre d’avenir et de paix.

Nous sommes, je pense, à un moment décisif. Nous devons faire face à des problèmes pour lesquels notre « nous » national doit embrasser les arbres et les animaux, l’air et l’eau, ainsi que l’équilibre mondial. Ou bien nous devenons capables de comportements humains qui échappent à la loi du « nous sommes plus importants qu’eux » ou bien nous disparaîtrons. Notre équilibre national dépend de l’équilibre mondial. Exemple concret : l’accueil des immigrés ne suffira pas, encore moins la fermeture des frontières. Le flux des immigrants et les migrations massives ne cesseront de croître pour des raisons de survie – de même les tensions sociales, les actions terroristes, les guerres engendrées par l’extrême pauvreté et l’ignorance – si nous ne luttons pas sérieusement contre l’extrême pauvreté des paysans à travers le monde qui cultivent une bonne partie de nos aliments ou des petits salariés qui fabriquent nos vêtements dans des conditions de vie bien loin de la dignité humaine. Autre exemple : si nous ne travaillons pas à la santé biologique et écologique des terres, des rivières, des mers, comment pourrons-nous rester en santé ?

L’inclusion de tous les êtres humains dans une même humanité et de tous les êtres vivants dans un même écosystème planétaire n’est plus le luxe de quelques idéalistes, mais une nécessité existentielle. Évidemment, l’inclusion, comme la tolérance, possède son paradoxe. Dans une classe d’élèves, un enseignant qui tolère la violence d’un enfant engendre indirectement une situation intolérable. De même, s’il accepte sans condition que quelques élèves en excluent d’autres, il pratique, par la bande, l’exclusion. Bref, si le Québec veut avancer sur le plan des valeurs et aspirer à une identité réelle, il doit pratiquer l’inclusion et donc lutter contre l’exclusion : celle religieuse, par exemple, qui éloigne les femmes ou les « infidèles » de la pleine humanité, ou l’exclusion économique, la plus répandue et la plus dangereuse, qui jette dans la grande pauvreté une partie considérable de femmes, d’hommes et d’enfants.

Ainsi, bien plus qu’en affirmant des valeurs abstraites ou arbitraires, l’identité survient lorsque le noyau créatif de notre être s’affirme : « C’est bien moi. Je me reconnais nouveau et légitime. J’assume la pleine responsabilité de moi-même. Oui ! Je me veux inventeur, car le monde chaque jour présente des défis inédits. Non, je ne répéterai pas ce qui nous détruit. »

Pour une démondialisation heureuse



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