Relations Automne 2023 / Dossier

Que cachent les discours effondristes ?
Les théories effondristes ont suscité ces dernières années un réel engouement. Devant celui-ci, cultiver un esprit critique est plus que jamais nécessaire pour répondre de façon juste et démocratique aux crises de notre temps.
L’auteur, professeur au Département de management de HEC Montréal et membre du conseil scientifique du groupe de recherche Polémos sur la décroissance, a entre autres publié Guérir du mal de l’infini (Écosociété, 2019)
Depuis le milieu des années 2010, en Occident, les discours annonçant l’effondrement prochain de nos sociétés se multiplient et connaissent une popularité grandissante. Deux textes notamment ont été très influents : Comment tout peut s’effondrer (2015), de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, et « Adaptation radicale : une carte pour naviguer dans la tragédie climatique » (2018)[1], de Jem Bendell. En quoi consistent les thèses qui y sont exposées ? Pourquoi ont-elles suscité autant d’engouement ? Quel crédit faut-il leur accorder ?
Que disent les effondristes ?
Les travaux du courant de la « collapsologie » — néologisme proposé par Servigne et Stevens pour désigner, avec une certaine dérision précisent-ils, « une véritable science appliquée et transdisciplinaire de l’effondrement » — tiennent généralement deux types de propos. Le premier cible des éléments factuels sur l’état actuel de la planète, extraits de recherches scientifiques ; le second, des éléments de prospective sur l’avenir de la « civilisation thermo-industrielle ».
Côté diagnostic, ce courant réfère de manière privilégiée aux publications d’une équipe pluridisciplinaire internationale, coordonnée par Johan Rockström et Will Steffen, qui s’est donné comme objectifs de repérer un certain nombre de « limites planétaires », puis d’évaluer dans quelle mesure celles-ci sont ou non déjà dépassées. Ces recherches combinent en fait diagnostic et prospective, ce qui s’accorde parfaitement avec les préoccupations effondristes. Toutefois, leurs auteurs et autrices ne concluent pas à un effondrement inéluctable de nos sociétés ou de notre civilisation, même s’iels estiment aujourd’hui que six des neuf limites ainsi repérées sont dépassées. Les effondristes jugent en revanche que les dynamiques en cause sont irréversibles et que l’écrasement de notre civilisation est désormais une fatalité.
Pour appuyer cette prédiction, les collapsologues se réfèrent généralement à la « théorie des systèmes complexes » et à ses principaux concepts tels que ceux de « points de bascule », d’« effets de seuil », de « boucles de rétroaction », d’« érosion », etc. En particulier, ils citent abondamment les travaux d’une équipe du MIT rendue célèbre au début des années 1970 par son « rapport au Club de Rome », qui s’inscrit dans cette perspective systémique. Par ailleurs, ils s’appuient sur des études visant à modéliser les dynamiques d’effondrement à partir d’exemples tirés du passé. Trois références sont fréquemment mobilisées : Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie (Gallimard, 2006) du biologiste Jared Diamond ; L’Effondrement des sociétés complexes (Le Retour aux Sources, 2013) de l’anthropologue Joseph Tainter ; et, dans une moindre mesure, Les cinq stades de l’effondrement : Guide du survivant (Le Retour aux Sources, 2016) de l’ingénieur d’origine russe Dmitry Orlov.
Qu’est-ce qu’un effondrement selon ces auteurs ? Soulignons d’entrée de jeu l’absence de réelle convergence dans les définitions. Diamond désigne par ce mot : « une réduction drastique de la population humaine et/ou de la complexité politique/économique/sociale, sur une zone étendue et une durée importante[2]». Pour Tainter, on peut parler d’effondrement lorsqu’une société complexe subit une « simplification rapide ». Servigne et Stevens, quant à eux, reprennent à leur compte la définition qu’en propose Yves Cochet : « le processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis [à un coût raisonnable] à une majorité de la population par des services encadrés par la loi[3] ». Pour Orlov, enfin, ce processus a toutes les chances de débuter concrètement par un effondrement du système financier et de se terminer par un « effondrement culturel », c’est-à-dire par une situation dans laquelle les membres d’une société donnée deviennent incapables de bienveillance, d’honnêteté et de charité les uns envers les autres.
Pourquoi un tel engouement ?
La crainte de l’apocalypse hante le monde judéo-chrétien depuis ses origines. Le succès des discours effondristes n’en constitue peut-être qu’une expression sécularisée. Mais comment se fait-il que cette peur s’exprime maintenant ? Risquons quelques hypothèses, d’inspiration matérialiste.
Comme je l’ai signalé au départ, les deux textes collapsologiques les plus connus (Comment tout peut s’effondrer et Adaptation radicale) ont suscité de nombreux débats après l’été 2018, saison au cours de laquelle les pays occidentaux ont été frappés par des événements météorologiques extrêmes et par leurs conséquences désastreuses. Il semble en fait que nos sociétés d’externalisation, ainsi que les nomme le sociologue Stephan Lessenich, réussissent de plus en plus difficilement à transférer les coûts de leur développement, sur le plan écologique notamment, vers les zones périphériques habituelles que forment les pays dits du Sud. Les dégâts (dérèglement climatique, pollutions chimiques, érosion de la biodiversité, etc.) occasionnés par la course à la croissance économique et à la puissance technoscientifique sont d’une telle ampleur désormais qu’ils ne peuvent plus être contenus à l’extérieur des lieux où se concentrent les richesses accumulées dans le cadre de cette course. La séduction qu’exercent actuellement les discours effondristes pourrait bien trouver là une part de son origine.
Par ailleurs, la croissance économique ne bénéficie plus guère à cette fameuse « classe moyenne » qu’elle a contribué à enfanter au cours des « Trente Glorieuses ». Les travaux de l’économiste Thomas Piketty et de son équipe ont bien montré que seule une toute petite fraction de la population occidentale — le 1 % — a profité de la poursuite de la croissance ces dernières décennies. On a pu constater en outre que toute corrélation avait disparu, dans les pays occidentaux, entre les variations du PIB et celles de nos principaux indicateurs de bien-être, tels que le sentiment de bonheur ou même l’espérance de vie. Dès lors que cette course à la production de marchandises ne tient plus ses promesses, on peut s’attendre à ce que des doutes émergent concernant l’avenir de nos « sociétés de croissance ».
S’il fallait trouver un coupable à la catastrophe annoncée, aux yeux des effondristes, ce serait l’être humain en général et ses penchants écocidaires.
Enfin, en insistant sur le fait que les agents de la catastrophe à venir sont en réalité des « systèmes complexes », « interreliés » et « interdépendants », dont les trajectoires sont « verrouillées » et sur lesquels nous n’avons donc aucune prise réelle en tant que simples éléments parmi d’autres de ces vastes assemblages, les effondristes expriment avec une certaine justesse en quoi consiste, pour un être humain, l’expérience de vivre au sein de la civilisation industrielle. Selon le sociologue Michel Freitag, la condition « postmoderne » se caractérise effectivement par le fait que ce sont désormais des systèmes « sociotechniques » qui régulent nos existences, en se reproduisant pour l’essentiel à notre insu. Les thèses effondristes tendent à naturaliser cette forme de vie sociale, au lieu d’en souligner la dimension socio-historique et la contingence, comme s’y emploie Freitag. Toutefois, elles expriment à leur manière le sentiment d’aliénation qu’un tel monde peut produire en nous, et c’est là certainement une autre des raisons de leur succès.
Faut-il écouter les effondristes ?
Les discours catastrophistes présentent l’effondrement comme un événement à la fois inéluctable et imminent. Outre le caractère anti-scientifique d’une telle prophétie, qui discrédite à elle seule une bonne part de la collapsologie, de telles assertions risquent de décourager d’emblée toute révolte ou toute protestation contre l’ordre en place. « Trop tard », comme le titrait le dernier ouvrage de l’écologiste Harvey Mead. Il ne nous reste alors qu’à vivre le deuil de notre monde et à nous préparer à faire face aux conséquences de cet effondrement. La seule question qui vaille est celle de la survie, et si le survivalisme qui en découle passe par des solutions collectives et parie sur l’entraide, cependant, le message est clair : l’attitude raisonnable consiste à s’adapter à la situation ou, pour reprendre une notion dans l’air du temps, à cultiver sa résilience.
Par ailleurs, ces discours laissent souvent paraître un attachement viscéral à l’ordre en place. En effet, la catastrophe que déplorent la plupart des collapsologues n’est pas tant la destruction passée et présente de notre planète que la disparition annoncée de la civilisation industrielle et du mode de vie qu’elle garantit à ses populations humaines les plus privilégiées. Ce dont il s’agit de faire le deuil, ce n’est donc pas de tous ces êtres vivants que tue ou malmène la course à la croissance capitaliste, ni de la beauté des milieux naturels et culturels que ne cesse de dégrader l’industrialisation du monde, mais des soi-disant « bienfaits du monde moderne ». En somme, le seul défaut de cette civilisation serait de n’avoir pas trouvé les moyens de durer…
Mais à bien y regarder, les effondristes ne formulent en fait aucune critique véritable contre quoi que soit. Ne sont en cause dans cette trajectoire vers l’effondrement que des « systèmes », constitués d’« actants » de tout acabit : vivants ou inertes, naturels ou artificiels, humains ou autres qu’humains, dans des relations d’« interdépendance » les uns avec les autres. Pas question de dénoncer des rapports d’exploitation ou de domination ni de pointer des responsables. Une telle lecture du monde, fortement inspirée de la cybernétique, cette « science du gouvernement », a tout pour plaire à celles et ceux qui prétendent nous gouverner. En attestent les louanges adressées publiquement par Nicolas Sarkozy ou Édouard Philippe aux thèses de Jared Diamond[4], ou encore le fait que Pablo Servigne ait été reçu à l’Élysée, au Mouvement des entreprises de France (MEDEF) et même au Vatican !
S’il fallait trouver un coupable à la catastrophe annoncée, aux yeux des effondristes, ce serait l’être humain en général et ses penchants écocidaires, qui le condamneraient à saper régulièrement les conditions de possibilité de sa propre existence. Présente dans la plupart des références catastrophistes, cette idée a été fortement contestée sur le fond (voir notamment l’excellent Questioning Collapse et les critiques de Daniel Tanuro). Par ailleurs, elle contribue à neutraliser la critique dont notre civilisation pourrait faire l’objet, non seulement en occultant le caractère exceptionnel des désastres provoqués par celle-ci, mais surtout en suggérant finalement aux humains qu’ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes, ainsi que semblent d’ailleurs s’y résoudre aujourd’hui ceux et celles qui décident de ne plus avoir d’enfant pour « sauver la planète ».
Pour une écologie vraiment politique
Contre cet écologisme « mutilé » parce que dépolitisé, comme le suggère le philosophe Renaud Garcia, qui nous conduit ainsi tout droit à l’« administration du désastre » par les pouvoirs en place et à la « soumission durable » des populations placées sous leur autorité, on peut et on doit faire valoir un diagnostic de la situation autrement plus émancipateur[5].
Tout d’abord, il faut souligner le caractère inouï de la catastrophe en cours, dont l’ampleur et l’intensité sont sans commune mesure avec les destructions qui ont pu conduire à la disparition de certaines sociétés du passé. Ensuite, il s’agit d’en identifier convenablement les causes. Le coupable se nomme « civilisation industrielle », une forme de vie sociale qui a émergé depuis deux siècles en Occident et qui repose essentiellement sur le capitalisme, les technosciences et l’État bureaucratique.
Enfin, on doit rappeler que, comme toute manière de vivre ensemble inventée par les humains, cette civilisation est contingente : bien qu’hégémonique actuellement, elle aurait pu ne pas être et pourrait ne plus être. Son avenir n’est pas écrit. Contrairement à ce que prédisent les effondristes, elle a potentiellement encore de beaux jours devant elle, entre autres parce qu’il reste assez d’hydrocarbures à brûler pour faire tourner les moteurs de nos machines pendant longtemps. Sa disparition dépendra d’abord de nous bien plus que des limites planétaires. C’est à nous, en effet, qu’il revient d’abord de fixer — ou pas — des limites à l’expansion du capital et de la puissance technoscientifique. Et cela, c’est un travail politique qu’il y a urgence d’accomplir, du moins si l’on considère que l’enjeu de l’heure n’est pas seulement de sauver la nature, mais aussi la justice et la liberté.
[1] Soulignons que ce texte a d’abord été refusé par une revue académique, avant que son auteur ne le publie sur une page Web personnelle. Il a été développé sous la forme d’un ouvrage paru en France sous le titre Adaptation radicale. Effondrement : comprendre, ressentir, agir (Les liens qui libèrent, 2020).
[2] J. Diamond, Effondrement, Paris, Gallimard, 2009, p. 16.
[3] P. Servigne et R. Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Paris, Seuil, 2015, p. 15.
[4] Voir par exemple Daniel Tanuro, « L’inquiétante pensée du mentor écologiste de M. Sarkozy », Le Monde diplomatique, décembre 2007, et Annabelle Laurent, « Quand Édouard Philippe et Nicolas Hulot papotent théorie de l’effondrement », Usbek & Rica, 4 juillet 2018.
[5] L’un des meilleurs antidotes à l’effondrisme contemporain reste le très corrosif Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, de René Riesel et Jaime Semprun, à qui j’emprunte ici une partie de son titre (EDN, 2008).



