Relations Hiver 2020-2021

La santé au-delà de la médecine – Approches alternatives, complémentaires et globales

Marc-André Veselovsky

Quarante ans au service des réfugiés

L’auteur, jésuite, est stagiaire au Service jésuite des réfugiés du Canada

Il y a 40 ans, le père Pedro Arrupe, à l’époque supérieur général des jésuites, lançait un appel à ces derniers pour qu’ils répondent aux besoins des personnes réfugiées en Asie du Sud-Est. C’est ainsi qu’est né le Service jésuite des réfugiés (SJR), en 1980. Depuis, le Service n’a cessé de répondre aux besoins de celles et de ceux qui fuient la persécution, la violence ou la guerre – le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés en comptait plus de 26 millions à travers le monde en 2019.

C’est aussi en 1980 que les jésuites de la Province du Canada français ont commencé à parrainer des réfugiés. Grâce aux dons, dès les premières années, ils ont été en mesure de faire entrer au pays 128 réfugiés. Notamment grâce au travail du jésuite Louis-Joseph Goulet, qui a dirigé le Service durant 30 ans, le parrainage du SJR-Canada a permis à des centaines de familles de trouver asile au pays et d’être un appui solide et fidèle pour ces pèlerins négligés de l’humanité que sont les personnes réfugiées.

De leur côté, les jésuites du Canada anglais ont fondé à Toronto, juste avant la création du SJR, le Centre for Social Faith and Justice, dont le premier directeur a été Michael Czerny, nommé récemment cardinal. Un poste consacré à la question des personnes réfugiées y a alors été ouvert. Tout comme le secteur Vivre Ensemble du Centre justice et foi (créé en 1987), le Centre de Toronto fait partie des premiers regroupements à avoir traité des questions de défense des droits des personnes réfugiées au Canada. Les recherches menées par l’un et l’autre restent d’ailleurs aujourd’hui des références importantes pour les chercheurs qui se penchent sur les enjeux de migration. Le Service de parrainage du Canada français et le travail des jésuites du Canada anglais sont aujourd’hui « rassemblés » sous une même bannière, celle du Service jésuite des réfugiés du Canada, situé à la Maison Bellarmin à Montréal et dirigé par Norbert Piché.

À ces brèves considérations historiques, il faut ajouter la dimension humaine du travail du Service. Dans l’acte d’accueillir et d’aimer la personne réfugiée, sans attente ni anticipation, se révèle une force capable de dissiper les frontières intellectuelles et émotives qui empêchent de reconnaître la valeur de l’autre en tant qu’être à part entière. L’accueil dans l’amour est à même de déconstruire les « préjugés raciaux » et de rétablir l’autre dans toute sa valeur. En cela, l’apport des jésuites dans le processus de parrainage des réfugiés dépasse la seule fonction d’accueil, incluant celle de faciliter leur entrée au Canada et la réunification des familles injustement séparées.

La séparation d’avec leurs proches est l’une des plus grandes peines que portent en elles les personnes en exil. Souvent, les familles sont séparées sur leur route vers l’ailleurs. Il arrive, par exemple, qu’un membre de la famille soit envoyé en éclaireur afin de faciliter la venue des autres, ou encore qu’un passeur empêche la famille de traverser la frontière ensemble d’un coup ; il faut alors choisir rapidement qui s’en ira le premier, et qui restera. Conscients des douleurs immenses nées de tels arrachements, les jésuites œuvrant au SJR voient comme un privilège le fait de contribuer à ce que des familles ainsi morcelées se réunissent à nouveau, parfois après plus d’une décennie de séparation.

Voilà maintenant un an que je suis stagiaire au SJR-Canada, et cet engagement m’a entre autres permis de saisir toute l’ampleur du travail accompli. Toutefois, à la veille des célébrations de son 40e anniversaire, je constate que le SJR-Canada se situe à un point tournant de son histoire. Placé devant une hausse continuelle des restrictions gouvernementales en matière de parrainage, il se voit de moins en moins capable de venir en aide aux réfugiés par les moyens qui étaient jusqu’alors les siens. Ce constat le fragilise et le force à repenser son action.

Plus tôt cette année, l’actuel supérieur général des jésuites, Arturo Sosa, a présenté quatre préférences apostoliques universelles aux œuvres jésuites, devant servir de guide à notre engagement : montrer la voie vers Dieu ; faire route avec les pauvres et les exclus ; accompagner les jeunes ; et travailler avec d’autres pour la sauvegarde de notre « maison commune ». La deuxième préférence concerne le SJR de manière particulière. Faire route avec : cette locution verbale est riche de sens et aide à mieux aborder la question de l’avenir du Service. Face à la réduction du nombre de familles réfugiées parrainées, comment pouvons-nous nous joindre aux personnes exclues de notre société et faire route avec elles ?

Parmi les incertitudes du moment présent, une chose est sûre : l’exil est (et restera) une réalité du monde tel que nous le connaissons. Il nous faut faire route avec ces pèlerins de l’exclusion. Cela dit, conscients que nous ne pourrons le faire seuls, il nous faut collaborer davantage avec les autres composantes du grand réseau jésuite canadien et international et avec le réseau des ONG qui luttent pour les droits des réfugiés. Alors, nous marcherons ensemble d’une manière authentique et humble, nous rappelant les uns aux autres que nous sommes toutes et tous des êtres de valeur.

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