Relations Hiver 2021-2022 / Culture

Yves Laberge

Quand le paradis s’apparente à l’enfer


L’INVENTION DU COLONIALISME VERT. POUR EN FINIR AVEC LE MYTHE DE L’ÉDEN AFRICAIN

Guillaume Blanc
Paris, Flammarion, 2020, 343 p.

L’un des titres provisoires de cet essai était : Une histoire coloniale d’aujourd’hui. En finir avec le mythe de l’Éden africain ; mais le titre définitif traduit plus exactement ce qu’est et ce que n’est pas ce livre : ni un manuel d’histoire, ni un bilan, mais plutôt une analyse d’une utopie persistante autour d’un paradis perdu qui, en fait, n’a jamais existé ; une Afrique intacte et pure, « un rêve », affirme l’auteur (p. 15).

Expliquons-en les composantes. D’abord, Guillaume Blanc rappelle qu’au XVIe siècle, plusieurs explorateurs croyaient que l’Éden existait quelque part sur Terre et qu’il suffisait de le chercher consciencieusement pour pouvoir le trouver. Cette quête d’un hypothétique paradis perdu conduisait beaucoup de penseurs, d’aventuriers et de décideurs à croire que ces horizons lointains seraient comme une porte vers un idéal, vers l’harmonie parfaite sur Terre. Mais, reprend Guillaume Blanc, « cette Afrique n’existe pas. Elle n’a jamais existé, et le problème, c’est que nous sommes convaincus du contraire » (p. 15). Et c’est pourquoi bon nombre de personnes bien-pensantes, d’organismes et d’institutions internationales comme le World Wildlife Fund et l’Union internationale pour la conservation de la nature tentent de protéger les forêts africaines et les immenses parcs de l’Afrique centrale.

Ce qui semble à première vue très louable cause en fait des difficultés disproportionnées, non pas pour les animaux et la végétation, mais chez les populations ; selon l’auteur, ce processus constituerait une forme de « déshumanisation de l’Afrique » : « mettre des territoires en parc, y interdire l’agriculture, exclure les hommes, faire disparaître leurs champs et leurs pâturages pour créer un monde prétendument naturel, où l’homme n’est pas » (p. 16). C’est le constat de ce livre : la renaturalisation forcée de l’environnement de ces forêts et savanes se fait au détriment des populations elles-mêmes, et ce processus est orchestré par des organismes étrangers qui imposent ce modèle idyllique aux agriculteurs nés en Afrique, qui seront pénalisés ou déplacés parce qu’ils auront voulu vivre de leurs terres. C’est le cas par exemple en Éthiopie.

L’auteur démontre comment, encore de nos jours, la communauté internationale reprend sous une nouvelle mouture – au nom de la préservation de la nature – l’esprit du colonialisme. Elle le fait selon un schème de valeurs dans lequel les milieux naturels seraient plus importants, ou du moins perçus comme étant plus vulnérables que les peuples qui habitaient ces zones désormais protégées : « Il y a environ 350 parcs nationaux en Afrique, et, dans la plupart d’entre eux, les populations ont été expulsées pour faire place à l’animal, la forêt ou la savane » (p. 26).

Fort habilement, l’excellent essai de Guillaume Blanc critique à la fois les politiques environnementales et, sans la pointer directement, l’écologie profonde (« Deep Ecology ») qui risque de déshumaniser la nature ; en ce sens, l’auteur illustre et prolonge ce qu’avançait il y a presque 30 ans le philosophe Luc Ferry dans Le Nouvel ordre écologique (Grasset, 1992). Sa position est nuancée ; il prône non pas un abandon de ces immenses parcs naturels, mais plutôt un partage plus équitable, et surtout la fin de la violence envers ces populations africaines désarmées qui, pour pouvoir se nourrir, ont le besoin légitime d’exploiter les terres arables situées à proximité de leurs milieux de vie. L’Invention du colonialisme vert est un livre percutant, qui force la réflexion et remet en question nos certitudes, ce qui est le propre d’un essai réussi. Ajoutons à ces qualités la clarté du propos et la justesse du jugement de Guillaume Blanc, qui dénonce des injustices tout en montrant que l’enfer peut être pavé de bonnes intentions.

La jeunesse qu'on exclut

Share via
Send this to a friend