Relations Été 2021

Aux champs, citoyens ! Agroécologie et transition juste au Québec

Dominique Bernier

Protéger la souveraineté et la diversité agricoles et alimentaires

L’auteure est conseillère en environnement et transition juste à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ)

La perte de biodiversité et la dégradation des écosystèmes agricoles qu’entraîne le modèle agro-industriel dominant doivent être stoppées. Par différentes initiatives, il est possible d’y arriver, dans la conscience que diversité et souveraineté alimentaires vont de pair.

Au fil du temps, la place de l’agriculture au sein des marchés mondiaux a fluctué au gré des périodes de disette et d’abondance. Les pressions du capital visant à faire feu de tout bois et à maximiser les profits, peu importe le caractère essentiel des produits en cause, ne datent pas d’hier. Malgré tout, au moment de la crise de 1929 et alors qu’une tendance au libre-commerce des produits agricoles – et par conséquent des denrées alimentaires – s’installait timidement depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, plusieurs gouvernements, en particulier aux États-Unis, ont affirmé le caractère essentiel de l’agriculture et ont mis en place des mesures visant à la soutenir.

Ainsi, au cœur du New Deal du président Roosevelt se trouvait l’Agriculture Adjustment Act, qui visait notamment à protéger les agriculteurs de la volatilité du marché pour assurer une stabilité de la production et un contrôle des prix avantageux pour tous (producteurs et consommateurs), en limitant les importations. Des programmes similaires, mis en place au Canada et ailleurs dans le monde à la même époque, ont été renforcés durant la période d’après-guerre. Le système de gestion de l’offre, dont nous bénéficions encore aujourd’hui au Canada, découle de cette logique. Il protège certaines productions jugées essentielles – les produits laitiers, les œufs, le poulet et la dinde – qui sont régulés à la source par des quotas de production imposant des maximas aux éleveurs et limitant fortement les importations, ce qui permet d’éviter les surplus et de maintenir la stabilité des prix. Les États-Unis et une majorité d’autres pays qui ont par la suite choisi la voie des subventions pour soutenir leur agriculture tentent d’amener le Canada à abandonner ce modèle afin de percer son marché pour y écouler leur surproduction laitière, notamment.

Le concept d’« exception agricole », selon lequel l’agriculture, de par son caractère vital, ne peut être traitée comme une production comme les autres, a fait consensus jusqu’à ce que l’Accord sur l’agriculture de l’Organisation mondiale du commerce, entré en vigueur le 1er janvier 1995, vienne changer la donne et augmenter la préséance du marché. Depuis, les marchés financiers et les géants de l’agro-industrie n’ont eu de cesse de faire pression pour une libéralisation totale du secteur agricole, avec pour conséquence un effritement graduel de l’agriculture de subsistance en faveur des cultures consacrées à l’exportation. Cette orientation a eu des effets dévastateurs dans les pays du Sud, mais les pays industrialisés n’ont pas été épargnés. Le Québec a ainsi subi un affaiblissement important de sa souveraineté alimentaire, laquelle se définit comme le droit des États ou des peuples d’établir leur propre politique agricole et alimentaire[1].

Or, du rôle d’acteurs de la souveraineté alimentaire, les productrices et les producteurs agricoles se sont graduellement vus reléguer à celui de spectateurs impuissants d’orientations néolibérales prises en haut lieu. Encouragés par diverses mesures gouvernementales, dont un système de financement agricole ayant un parti pris pour les cultures industrielles, et des subventions déguisées par le biais de l’assurance récolte et stabilisation des revenus agricoles, disponible uniquement pour une poignée de productions, les producteurs ont graduellement délaissé les cultures vivrières traditionnelles au profit d’une agroindustrie soumise aux aléas des marchés financiers.

Cette orientation a entraîné l’endettement massif des producteurs pour se procurer les équipements coûteux requis par les modes de production industrialisés et les intrants toujours plus nombreux. Elle a favorisé la concentration des terres agricoles en lots toujours plus grands quasi impossibles à subdiviser. On assiste en conséquence à la disparition graduelle du modèle de la ferme familiale à échelle humaine. Entre 1996 et 2016, le Québec a perdu pas moins de 7000 fermes, souvent au profit de l’intégration verticale (notamment dans le secteur porcin), où les producteurs d’antan sont parfois relégués au rôle de simples contremaîtres employés sur la ferme appartenant à un groupe financier. Parallèlement et pour les mêmes raisons, l’accès à la terre pour la relève s’en trouve fortement limité.

Précieuse diversité

Ici comme ailleurs, le modèle agricole productiviste, basé sur l’utilisation de quelques variétés très performantes et sur l’éradication de tout ce qui limite la croissance maximale des monocultures, a un prix : dégradation des sols, pollution des cours d’eau, multiplication des ravageurs et des maladies, bilan énergétique catastrophique, perte de la biodiversité affectant la capacité de production à moyen terme, perte de modèles agricoles traditionnels ou alternatifs et de savoirs ancestraux, déstructuration du territoire et de paysages, etc. Ce modèle a entraîné une réduction importante du nombre d’espèces cultivées. Aujourd’hui, 30 espèces fournissent à elles seules 90 % des calories alimentaires et trois d’entre elles – le riz, le maïs et le blé – comptent pour 60 % de l’apport calorique mondial. On peut mieux mesurer la perte subie lorsqu’on sait qu’il existait, il n’y a pas si longtemps, plus de 7000 espèces cultivées pouvant être utilisées comme nourriture. La diversité des espèces, comme la diversité génétique au sein d’une même espèce, s’est donc considérablement réduite en l’espace de quelques décennies.

C’est l’ensemble du système alimentaire mondial qui se trouve ainsi fragilisé. Avec une telle homogénéité génétique, il suffirait d’une maladie végétale d’importance ou d’un épisode climatique extrême pour que l’humanité, mais aussi les espèces animales qui dépendent de l’agriculture, doivent affronter une crise alimentaire sans précédent. Sans biodiversité, le système agricole perd toute résilience.

Le projet d’une convention

Pour pallier la fragilité de la situation agricole et alimentaire actuelle, un projet de convention internationale pour la promotion et la protection de la diversité agricole et alimentaire a vu le jour. Il est porté par la Chaire de recherche en droit sur la diversité et la sécurité alimentaire de l’Université Laval, l’Union des producteurs agricoles (UPA), la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) et une soixantaine d’autres acteurs de la société civile québécoise regroupés au sein de la Coalition pour l’exception agricole et alimentaire.

À l’instar de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, qui est aussi le fruit d’une démarche québécoise, cette nouvelle convention entend réaffirmer la souveraineté et le devoir des États d’adopter des politiques agricoles et alimentaires ayant pour effet d’en promouvoir et d’en protéger la diversité. Il s’agit ni plus ni moins de mettre en œuvre le droit à l’alimentation, tel qu’inscrit dans le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels des Nations unies, et de lui donner préséance sur le droit au commerce. Cette importante convention devrait être rendue publique dans les prochains mois et pourrait poser un nouveau jalon dans la transition vers des systèmes agricoles et alimentaires plus résilients.

Protéger les terres

En attendant, des mesures doivent immédiatement être prises à l’échelle locale pour entamer ce virage. Au Québec par exemple, il faut rappeler que seulement 2 % du territoire est cultivable. Les terres arables sont une ressource rare et non renouvelable. Or, malgré la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles mise en place en 1978, le Québec perd bon an, mal an, entre 1500 et 2000 hectares de terres agricoles par année, principalement en raison de la spéculation foncière et des projets industriels. Il va donc de soi que la souveraineté alimentaire du Québec passe en partie par les initiatives visant la protection de ces terres. Les fiducies foncières agricoles sont un moyen précieux pour y arriver, car elles permettent de soustraire des terres à la spéculation foncière en les classant légalement en fonction de leur usage plutôt que de leur propriétaire[2].

L’agriculture biologique intensive sur petite surface figure aussi sans aucun doute en tête de liste des initiatives à développer. Popularisée au Québec par Jean-Martin Fortier et son livre à succès Le jardinier-maraîcher (Écosociété, 2019), cette technique permet d’obtenir des rendements jusqu’à cinq fois plus importants que ceux de l’agriculture conventionnelle tout en offrant une meilleure qualité de vie et un meilleur salaire aux producteurs et productrices, le tout en améliorant les qualités écologiques des terres. Elle peut se pratiquer avec un minimum d’investissements puisque la mécanisation est réduite et l’espace requis, minimal. C’est donc une solution facilement accessible à la relève agricole. L’accès aux petites surfaces agricoles demeure cependant un enjeu, puisque la Commission de protection du territoire et des activités agricoles (CPTAQ) permet rarement le fractionnement des terres, mais de plus en plus de paysans créatifs trouvent des façons innovantes de contourner ce problème, comme la location de parcelles enclavées difficiles à exploiter de manière conventionnelle, alors que d’autres militent pour un assouplissement des règles de la CPTAQ. Il en découle que le Québec a pu compter sur une augmentation nette de 87 fermes en 2020, en particulier hors des grands centres, une première depuis des décennies.

L’agriculture biologique intensive, par ailleurs, est de plus en plus souvent combinée à l’utilisation de serres froides (non chauffées), qui permettent d’allonger la saison de culture dans nos climats rigoureux de manière impressionnante.

Enfin, notons qu’il aura fallu l’arrivée d’une pandémie pour enfin inciter Hydro-Québec à offrir ses tarifs préférentiels aux petites productions en serre. Nous devrions donc assister dans les prochaines années à un boom de nouvelles productions défiant le climat nordique pour contribuer à la diversité de l’offre pour notre alimentation locale. On peut être porté à penser qu’il est préférable d’adopter une alimentation adaptée aux saisons de notre climat nordique et d’éviter autant que possible le recours aux serres chauffées, qui représente une solution plus énergivore. Cela est vrai dans l’absolu, mais pour améliorer rapidement la souveraineté alimentaire du Québec, et sachant qu’opérer un changement radical dans l’alimentation d’une population n’est pas une tâche facile, la production en serres chauffées à l’hydroélectricité peut sans aucun doute faire partie du panier de solutions à envisager.

Il ne s’agit là que d’une poignée d’exemples parmi plusieurs initiatives qui peuvent d’ores et déjà être mises en place pour initier la nécessaire transition vers une agriculture plus résiliente, diversifiée et structurante pour les collectivités locales. Comme le dit Rob Hopkins, auteur du Manuel de transition (Écosociété, 2010) et initiateur de la mouvance des Villes et villages en transition, si l’alimentation était un gâteau, nous devrions produire la pâte sur place et n’importer que le glaçage. Dans un monde à l’aube de bouleversements climatiques majeurs, il est crucial de relocaliser l’agriculture et l’alimentation pour les mettre au service de la souveraineté alimentaire à l’échelle locale. L’agriculture – pour autant qu’elle soit à échelle humaine – peut et doit être une partie de la solution au problème climatique.

[1] Lire D. Bernier, « Pas de souveraineté alimentaire sans accès à la terre », Relations, no 785, juin-août 2016.
[2] Lire Hubert Lavallée, « La fiducie foncière communautaire, une solution d’avenir », Relations, no 785, juillet-août 2016.

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