Relations Printemps 2023 / Dossier

En dépit du rôle que lui alloue le discours populaire, la police ne prévient pas la violence et, souvent même, elle l’exacerbe. Des ressources communautaires existent toutefois pour assurer une prise en charge collective et réellement préventive de la violence.

Les auteurs sont respectivement entrepreneur social, conférencier et auteur entre autres de Pen of a Ready Writer Vol. 1, et professeur au Département de géographie, d’urbanisme et d’aménagement de l’Université Concordia

Au cœur du pouvoir octroyé aux corps policiers modernes se trouve l’idée que ces derniers protègent les citoyens contre la violence — une idée qui n’est jamais reprise avec autant de force que lorsque la police est contestée par la rue. À cet égard, il est utile de rappeler que le célèbre slogan « Protéger et servir », souvent repris pour dépeindre le rôle supposé de la police, a été introduit par le service de police de Los Angeles (LAPD) à la suite de l’événement connu sous le nom de « Bloody Christmas », survenu en décembre 1951. Une cinquantaine de policiers ivres étaient alors entrés dans une prison de la ville, alignant sept prisonniers contre un mur pour les battre pendant 95 minutes. Après que les efforts déployés pour dissimuler les coups aient échoué, ce qui valut au LAPD d’être de plus en plus critiqué, la formule « Protéger et servir » a été choisie pour revamper l’image de l’académie de police locale et, finalement, celle de l’ensemble du service de police de Los Angeles.

La critique de ce slogan a resurgi avec force à l’été 2020, au moment où des milliers de manifestants ont pris la rue aux États-Unis et ailleurs dans le monde pour protester contre la violence policière, remettant en question la puissance, les ressources et la légitimité des forces de l’ordre. Comme ce fut le cas face à d’autres grands mouvements de protestation, la police et ses alliés se sont défendus en évoquant une supposée hausse des crimes violents parmi la population et en prétendant, sans preuves à l’appui, que des services de police avec encore plus de ressources étaient nécessaires pour combattre cette criminalité et assurer la sécurité des citoyens et citoyennes.

Dans les faits, toutefois, la violence est un phénomène social complexe. Les crimes violents prennent de nombreuses formes — meurtres, voies de fait, agressions sexuelles, etc. — et se produisent pour de nombreuses raisons. La police et les médias dépeignent le plus souvent les criminels comme de dangereux monstres qui planifient et exécutent des actes de violence contre des personnes innocentes qui leur sont étrangères, mais en réalité, la plupart de ces méfaits se produisent entre des personnes qui se connaissent, ou dans le cadre d’échanges qui s’enveniment et dérapent.

Alors que les racines de la violence sont sociales, la police, dans sa fonction même, individualise la violence. Car si sa tâche centrale consiste à identifier l’individu coupable et à s’assurer qu’il soit puni, tout cela se passe, bien sûr, après que l’acte violent ait été commis. En ce sens, la police ne prévient pas et ne peut pas prévenir la violence. Cela explique en partie pourquoi il est difficile d’établir une corrélation probante entre les effectifs ou le budget d’un service de police et les taux de crimes violents enregistrés dans une ville.

Par ailleurs, non seulement la police n’est-elle pas en mesure de prévenir la violence, mais elle peut aussi l’augmenter de plusieurs façons. Les policiers et policières sont eux-mêmes les perpétrateurs de nombreux actes violents contre les citoyens et citoyennes[1], et la répression policière ne fait que multiplier les arrestations (souvent pour des offenses minimes, comme la possession de drogue ou le bris de conditions de libération) et envoyer plus de gens dans le système carcéral. À leur sortie, les ex-détenus portent souvent de nouvelles séquelles psychologiques et ont généralement encore plus de mal à s’intégrer dans le marché formel de l’emploi — deux facteurs qui peuvent alimenter un cercle vicieux de violence.

JUSTICE SOCIALE ET PRÉVENTION COMMUNAUTAIRE

Il est toutefois possible de réduire la violence sans la police. Chaque jour, des organismes communautaires, des institutions non policières et des citoyens et citoyennes œuvrent à cet effet partout dans le monde. D’une part, la justice sociale constitue un puissant antidote contre la violence. Si on s’assure que tous et toutes aient un logement décent, soient bien instruits et aient accès à un emploi stable et bien rémunéré, on diminue de beaucoup les risques qu’ils ou elles se tournent vers les économies clandestines (comme le trafic de drogue), où l’usage de violence est plus répandu. S’assurer que les gens aient de meilleurs débouchés dans les cégeps, les écoles de métiers et les centres de formation pour adultes, par exemple, peut réduire davantage la violence que de mettre plus de policiers et de policières sur la route. De même, offrir plus de services aux jeunes qui sortent des foyers d’accueil est beaucoup mieux que de construire plus de maisons de transition, dont le modèle carcéral se rapproche souvent de celui des prisons.

D’autre part, les conflits interpersonnels peuvent souvent être désamorcés bien avant que la violence n’éclate. Même les actes de violence entre les gangs ou les cartels, auxquels la police appose nécessairement l’étiquette de « conflit », peuvent être considérablement réduits. Le contexte étasunien nous offre de multiples exemples de cela.  À Los Angeles, des conflits entre les célèbres gangs[2] des Bloods et des Crips ont fait des centaines de morts dans les années 1970 et 1980, un cycle de violence que la répression policière toujours plus présente et plus agressive n’a pas permis de calmer. Ce sont des leaders communautaires et des membres des gangs eux-mêmes qui ont finalement trouvé une solution. En avril 1992, une trêve entre plusieurs de leurs chapitres a finalement été signée — un exemple de prévention communautaire de la violence —, parvenant à faire diminuer massivement la violence entre eux. À l’opposé, la police, en multipliant les descentes pour empêcher les gangs de se réunir, attisait constamment les conflits entre eux[3].


DES PROGRAMMES DE PRÉVENTION MODÈLES

Aujourd’hui, il existe de nombreuses initiatives ayant pour objectif la médiation des conflits entre gangs ou entre d’autres groupes sociaux. L’une des plus connues est CURE Violence, un programme qui déploie des « interrupteurs de violence » dans les communautés qui sont aux prises avec de tels problèmes. Ces interrupteurs ont pour fonction d’établir des relations avec les personnes susceptibles de commettre des actes violents ou d’en être victimes (notamment les membres de gangs). Ces relations leur permettent d’obtenir des informations sur les conflits émergents qui ne seraient jamais partagées avec la police autrement, puis de servir de médiateurs entre les groupes pour désamorcer des conflits avant qu’ils ne deviennent violents. Il a été prouvé que ce programme, implanté dans des dizaines de villes aux États-Unis et ailleurs dans le monde, a permis de réduire d’au moins 50 % la violence armée[4] dans les quartiers ciblés.

Manifestation antiraciste, Montréal, 7 octobre 2018. Photo : Mario Jean/MADOC.
Manifestation antiraciste, Montréal, 7 octobre 2018. Photo : Mario Jean/MADOC.

Parmi les autres programmes d’importance, mentionnons aussi Safe Streets (Baltimore), Operation Peacemaker (Richmond, en Californie) et Mothers Against Senseless Killings (Chicago). À Montréal, le Café-Jeunesse Multiculturel de Montréal-Nord et l’Équipe RDP effectuent un travail similaire. Ces deux organismes s’efforcent d’établir des relations avec les jeunes que l’on marginalise afin de les aider à accéder aux ressources et à exercer leurs droits en tant que citoyens et citoyennes. Ils sont ainsi en mesure de reconnaître les conflits potentiels, de servir de médiateurs entre des groupes et de détourner les gens de la violence — tout cela avec une fraction des budgets de leurs pendants américains.

S’ils diffèrent à certains égards, ces programmes partagent généralement quelques caractéristiques importantes. Ils emploient des « messagers crédibles », c’est-à-dire des personnes qui vivent au sein de la communauté visée et qui ont souvent un passé criminel (dans un gang, par exemple). Ces messagers crédibles réussissent souvent mieux que d’autres à établir des relations avec les membres des communautés vulnérables (marginalisées et criminalisées) et à les aiguiller vers des ressources, des services et des débouchés. Ce faisant, ils les aident à surmonter leurs difficultés et leurs traumatismes et à changer de trajectoire. Même si ces messagers ne parviennent pas toujours à provoquer de tels changements, ils peuvent toutefois faire baisser la violence. Leur rôle est alors similaire à celui des interrupteurs décrit plus haut.

Contrairement aux patrouilles policières, ces programmes réduisent la violence en s’attaquant à ses causes premières. Si un individu mû par la haine, la peur ou des motivations égoïstes a l’intention d’utiliser une arme pour faire du mal à autrui, il n’y aura jamais assez d’effectifs policiers pour l’en empêcher. Un programme efficace, en ce sens, rappelle aux gens que la vie des autres est précieuse — parce que leur propre vie l’est aussi.

Contrairement aux patrouilles policières, ces programmes réduisent la violence en s’attaquant à ses causes premières.

Plus généralement, tous ces programmes rejettent le discours de la police et des institutions carcérales à propos de la criminalité, qui insiste sur des catégories simplistes fondées sur la distinction entre les « bonnes » et les « mauvaises » personnes — parfois vues comme des personnes « à risque » en devenir. Cette manière de catégoriser les gens, en plus d’être biaisée, est contreproductive. La prévention de la violence exige l’inclusion de tout le monde, y compris les personnes que la police veut contenir et punir à tout prix, et nécessite que chacune d’elles ait accès au soutien social et aux circonstances favorables dont elle a besoin pour éviter de tomber dans la violence. Les propos de l’un des meilleurs interrupteurs de violence de Montréal, Roberson Berlus du Café-Jeunesse Multiculturel, sont éclairants à cet égard : « On se tourne toujours vers la meilleure option qui s’offre à nous. Si quelqu’un se joint à un gang ou à un autre groupe qui use de violence, c’est qu’il s’agissait de la meilleure option pour lui. »

Ainsi, prévenir la violence, au bout du compte, c’est donner aux gens de meilleures options. En investissant massivement dans les communautés qui souffrent d’un manque ou d’une absence de ressources et de financement, nous pouvons fournir à chaque personne le soutien nécessaire non seulement pour survivre, mais pour réussir. Or, cela ne se produira que si nous croyons en tous nos concitoyens et concitoyennes, y compris en celles et ceux que la police tend à laisser pour compte.


[1] Par exemple, la police a joué un rôle dans la mort d’au moins 117 personnes au Canada en 2022. Voir Jeff Shantz, « Canadian Police-Involved Deaths in December 2022 », The Media Co-op, 3 janvier 2023 [en ligne].
[2] Pour une critique du concept de « gang », voir Karl Beaulieu, « Jeunes racisés : de la stigmatisation à la criminali-sation », Relations, no 815, hiver 2021-2022.
[3] William Aceves, « The Watts Gang Treaty : Hidden History and the Power of Social Movements », Harvard Civil Rights-Civil Liberties Law Review, vol. 57, n° 1, 2022, p. 115-176.
[4] CURE Violence Global, The Evidence of Effectiveness, Chicago, 2022 [en ligne].

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