Relations juin 2010

Des voies pour réinventer l'économie

Normand Mousseau

Pour une indépendance énergétique

L’auteur, professeur de physique à l’Université de Montréal, a publié Au bout du pétrole – Tout ce que vous devez savoir sur la crise énergétique (2008) et L’avenir du Québec passe par l’indépendance énergétique (2009) aux éd. MultiMondes.

Alors que de nombreux pays, dont les États-Unis, la Corée du Sud, l’Allemagne et la Chine, profitent de la crise financière pour investir massivement dans le développement des énergies vertes, le Québec et le Canada relèguent à l’arrière-plan les questions cruciales du réchauffement climatique et de l’énergie. Pourtant, le Québec a plusieurs raisons de miser sur les énergies renouvelables. Tout d’abord, importer du pétrole coûte cher : plus de 15 milliards $ en 2008, un montant qui risque d’exploser avec l’augmentation des prix du brut prévue au cours des prochaines années. Ensuite, le Québec dispose d’immenses ressources en énergie renouvelable – hydroélectrique, bien sûr, mais également éolienne –, ce qui le place dans une situation presque unique au monde.

Ainsi, la part de l’énergie renouvelable dans la consommation énergétique de la plupart des pays développés oscille entre 5 et 20 %, alors qu’elle atteint presque 50 % au Québec, ce qui nous place dans une position particulièrement avantageuse dans un contexte d’insécurité énergétique et climatique. S’il le voulait, le Québec pourrait donc devenir un des premiers États à abandonner les combustibles fossiles pour l’essentiel de ses besoins énergétiques. Disposant de ressources en énergie propre plus que suffisantes, dont d’importants surplus d’hydroélectricité, le Québec se trouve ainsi face à un défi très différent de celui des autres nations qui peinent encore à produire des énergies renouvelables.

Remplacer le pétrole par l’électricité n’est pas facile, toutefois. Pour y parvenir, le gouvernement du Québec doit développer une politique touchant tous les secteurs de la société. Dans un premier temps, il pourrait créer une certification verte qui permettrait d’attirer des compagnies désireuses de fabriquer des produits « 100 % sans émission de CO2 ». En parallèle, il faut favoriser le transport électrifié, diminuer les incitatifs à l’utilisation de la voiture, inventer de nouvelles technologies et façons de faire, revoir les règles d’aménagement du territoire, etc. Il s’agit-là de jeter les bases d’un véritable projet de société qui s’appuiera sur une énergie propre, générée sur notre territoire, afin de soutenir les intérêts économiques et écologiques du Québec et ceux de la planète. Pour être mis de l’avant, il nécessite toutefois avant tout une vraie stratégie énergétique. Or, celle-ci fait cruellement défaut.

La stratégie actuelle du gouvernement[1] ignore ce qui devrait être le cœur de toute politique québécoise de l’énergie : l’utilisation de l’énergie propre comme levier de développement économique et social pour le Québec. Hydro-Québec continue de favoriser l’hydroélectricité au détriment des autres sources d’énergie propre et ce, même dans le cas des petites centrales hydroélectriques lorsque la logique économique (et environnementale) montre qu’il s’agit de la pire des solutions. À part les 4000 MW d’énergie éolienne prévus pour 2015 et imposés par l’opinion publique, il n’y a aucun projet sérieux à cet égard dans les cartons du gouvernement, qui se contente plutôt de miser sur l’exportation d’électricité afin de regarnir les coffres de l’État.

Alors qu’un des principaux objectifs de cette stratégie visait à renforcer la sécurité des approvisionnements en combustibles fossiles, les gains réels, quatre ans plus tard, sont mitigés. Côté pétrole, c’est raté : la fermeture de la raffinerie Shell à Montréal-Est diminuera la sécurité énergétique du Québec, le forçant à s’approvisionner directement en essence plutôt qu’en brut. Côté gaz naturel, les nouvelles techniques d’exploitation des schistes gaziers qui recouvrent une fraction importante de l’Amérique du Nord rendent caducs les projets de ports méthaniers mais ouvrent la voie à une exploitation à grande échelle qui risque d’avoir de graves effets environnementaux. Désireux de développer son industrie gazière, le gouvernement libéral a également décidé, sans débat public et contrairement à des pays comme la Norvège et le Venezuela, de laisser l’exploitation de cette ressource entre les mains du privé, lui offrant de nombreuses conditions avantageuses, incluant un congé de redevances de cinq ans. Comme dans le cas de l’exploitation minière, les citoyens risquent donc d’être les grands perdants de cette nouvelle exploitation qui fait saliver plus d’un promoteur.

Le dernier budget provincial se limitait, pour sa part, à proposer une hausse sur quatre ans de la taxe sur l’essence, une augmentation du tarif patrimonial d’électricité à partir de 2014 et l’exportation de quelques surplus à prix réduit vers nos voisins du Sud. Il s’agit d’une approche de colonisé là où une voie alternative et, surtout, un véritable projet d’indépendance énergétique impose plutôt que, suivant l’exemple de la Suède, le Québec entre pleinement dans le XXIe siècle en abandonnant les combustibles fossiles au profit des énergies propres. Il le peut. Qu’attendons-nous pour commencer?

 



[1] L’énergie pour construire le Québec de demain, la stratégie énergétique du Québec 2006-2015, ministère des Ressources naturelles et de la Faune, 2006.

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