Relations Hiver 2021-2022 / Dossier

Pour une école inclusive
Alors qu’elle devrait être le lieu qui permet aux jeunes de sortir de l’exclusion, l’école contribue trop souvent à reproduire les inégalités sociales. Une réflexion critique s’impose pour valoriser des approches plus inclusives.
L’autrice et l’auteur sont respectivement chercheuse postdoctorale au Département d’éducation et de formation spécialisées de l’UQAM et professeur au Département d’administration et fondements de l’éducation de l’Université de Montréal
On commence à avoir assez de distance pour faire un bilan des effets de la pandémie sur les résultats scolaires, et une tendance mondiale apparaît : cette période sans précédent a accru les écarts entre élèves. Celles et ceux qui étaient en avance avant la pandémie le sont encore plus maintenant et celles et ceux en difficulté ont pris davantage de retard. Ce constat montre à nouveaux frais l’urgence de mener une réflexion critique sur le rôle de l’école face aux inégalités sociales, afin d’en finir avec certaines idées reçues qui concourent à les reproduire.
IDÉE REÇUE no 1
LA COMPÉTITION PUBLIC-PRIVÉ EST SAINE
La compétition entre les secteurs public et privé est un enjeu central dans le système d’éducation actuel. Un de ses aspects les plus manifestes est la liberté de choisir son établissement, qui est entretenue entre autres par le Palmarès scolaire réalisé par l’Institut Fraser, un think tank de droite, et débattue chaque fois qu’on soulève la question du financement des établissements privés[1]. Or, au grand jeu de la compétition, ce sont les écoles privées qui s’en sortent le mieux, d’une part en procédant à une sélection qui se fait au détriment des élèves plus défavorisés, d’autre part en ne favorisant pas la mixité scolaire, puisqu’elles ne sont pas tenues au respect des principes d’égalité et de mixité. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir le faible nombre d’élèves en difficulté qu’elles accueillent.
Cette compétition nuit au développement d’une école inclusive et égalitaire, car elle génère un système à deux, voire trois vitesses. En tête de peloton, on trouve des écoles privées élitistes qui reproduisent une forme d’endogamie sociale sur la base de la sélection scolaire. En deuxième ligne : des écoles publiques qui, pour rester dans la course, cherchent à attirer et retenir les meilleurs élèves, en mettant en place des processus de sélection dans des programmes pédagogiques particuliers, comme les programmes internationaux ou les parcours enrichis, reproduisant à leur tour une forme de ségrégation scolaire. En queue de peloton se retrouvent des écoles dites régulières, où les programmes particuliers se font plus rares, en particulier dans les milieux défavorisés, et qui accueillent une diversité d’élèves sans faire de sélection.
IDÉE REÇUE no 2
LA MIXITÉ SCOLAIRE NUIT AUX ÉLÈVES
Un des effets combinés de la compétition public-privé est la plus grande homogénéité des groupes, la sélection scolaire faisant en sorte que les élèves obtenant les meilleurs résultats se retrouvent entre eux dans des écoles privées ou dans les programmes particuliers des écoles publiques les mieux notées. Les « moins bons » se retrouvent, pour leur part, regroupés dans des classes dites régulières, quand ils et elles ne sont pas dirigés vers des classes de cheminement particulier destinées aux élèves en difficulté. Ce regroupement par niveau (fort ou faible) est lié à l’idée selon laquelle la mixité scolaire, ou l’hétérogénéité des groupes, nuirait aux bons élèves ; autrement dit, que les élèves plus faibles scolairement tireraient le niveau général vers le bas.
Or, des études démontrent le contraire, à savoir que la mixité est un atout pour réduire les inégalités. Elle a un effet positif sur le rendement scolaire : les élèves de statut économique défavorisé gagnent ainsi à être scolarisés dans des milieux plus favorisés et ceux et celles venant de milieux mieux pourvus ne voient pas leur rendement diminuer dans les milieux plus hétérogènes[2]. Cette mixité favorise aussi des attitudes positives chez les élèves, notamment à l’égard de leurs pairs en situation de handicap ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage. À l’échelle internationale, les pays ayant aboli toute forme de sélection et d’homogénéisation (la Finlande en première de la classe) sont ceux qui possèdent les systèmes scolaires les plus équitables et les plus performants[3].
IDÉE REÇUE no 3
LA RÉUSSITE SCOLAIRE REPOSE ENTIÈREMENT SUR LE MÉRITE DES ÉLÈVES
Dans le domaine de l’éducation, le mérite est un principe central selon lequel l’école a pour rôle de valoriser les élèves « méritants », à savoir celles et ceux qui ont fourni les efforts nécessaires ou qui ont fait preuve de bonne volonté pour réussir. Or, le fait d’envisager l’éducation à travers le seul prisme du mérite pose plusieurs problèmes. Cette approche tend tout d’abord à restreindre l’école à sa fonction de sélection des « bons élèves », mettant de côté tout le volet de la socialisation. Le mérite tend également à individualiser la réussite, mais surtout l’échec scolaire, puisque dans cette perspective l’élève est seul responsable de ses résultats.
Or, les inégalités scolaires découlent en grande partie des inégalités socio-économiques et culturelles, incluant les inégalités ethnoculturelles ou encore celles pouvant être liées au racisme. Ainsi, le niveau d’instruction de la mère, le capital social, la maîtrise de la langue, le rapport au savoir, par exemple, constituent autant de sources potentielles d’inégalités qui sont présentes dès l’entrée à l’école. Les écarts se creusent donc très tôt dans le parcours des élèves et se cristallisent à travers le choix de l’école, la composition des groupes-classes, la qualité des options et des filières scolaires, jusqu’à l’orientation vers le marché du travail.
IDÉE REÇUE no 4
L’ÉCOLE MET TOUS LES ÉLÈVES SUR UN PIED D’ÉGALITÉ
L’idée selon laquelle les élèves seraient égaux à l’école est bien ancrée parmi le personnel enseignant. Pourtant, la sociologie de l’éducation montre qu’au contraire, l’école n’est pas neutre. Certaines approches organisationnelles et pédagogiques peuvent contribuer à exclure des élèves de milieux défavorisés et/ou issus de l’immigration. Elles contribuent à reproduire une norme pouvant nuire aux élèves qui n’en comprennent ni les règles, ni le sens. Il s’agit par exemple de pratiques qui mettent l’accent sur l’instruction et la réussite académique au détriment de la réussite éducative – notion beaucoup plus large qui, en plus des savoirs académiques, inclut les savoir-être nécessaires à la vie en société et les compétences utiles pour l’insertion professionnelle. Sont également considérées comme normatives les pratiques qui privilégient le français et les mathématiques en négligeant les arts, la musique, etc., ou encore celles qui insistent sur l’évaluation sommative (l’atteinte des objectifs), aux dépens de l’évaluation formative, qui renseigne sur la progression des apprentissages.
Les enseignants et les enseignantes sont aussi porteuses de représentations normatives qui peuvent les conduire à catégoriser certains élèves en fonction de leur comportement en classe, de leur maîtrise de la langue, de leurs interactions, etc. Or, si un enseignant sous-estime le potentiel d’un élève de milieu défavorisé ou d’une origine ethnoculturelle particulière[4], et qu’il diminue ses attentes à son égard, l’élève risque de s’ajuster en conséquence, ce qui aura un effet néfaste sur son comportement et ses résultats scolaires. Cet élément central et bien connu de la dynamique de la relation pédagogique est couramment appelé l’effet Pygmalion. Il nuit grandement au développement d’une école inclusive.

IDÉE REÇUE no 5
L’ÉCOLE NE PEUT RIEN FAIRE FACE AUX INÉGALITÉS
Cette liste n’est pas exhaustive et d’autres idées reçues persistent en éducation. Elles concernent par exemple la taille du groupe d’élèves, l’âge, le genre et l’ancienneté des enseignantes et des enseignants, les styles d’enseignement, la médicalisation des difficultés scolaires, etc. Elles peuvent contribuer à minimiser le rôle de l’école dans la réduction des inégalités. Pourtant, il existe plusieurs approches scolaires innovantes pour que les écoles puissent être inclusives et mieux s’adapter à la diversité de leur public. Dans son avis intitulé Pour une école riche de tous ses élèves, publié en 2017, le Conseil supérieur de l’éducation en recense un certain nombre.
Parmi les plus prometteuses, mentionnons l’approche par les capacités proposée par l’économiste et philosophe Amartya Sen. Cette approche offre un changement de perspective sur la diversité en nous forçant à tenir compte de la réalité des élèves selon une approche globale qui inclut les ressources des élèves, leur environnement et leurs interactions avec celui-ci. À cet égard, le confinement a révélé ce qui se cache derrière la fracture numérique, que ce soit l’accès à l’informatique (ordinateurs, connexion Internet, bande passante, etc.), les espaces de travail à la maison (quand il y en a), le soutien familial, ou encore les compétences inégales en littératie numérique. Quand on comprend que le ministère de l’Éducation a octroyé un budget pour le seul matériel informatique, on réalise qu’il ne s’agit que d’une goutte d’eau dans la mer des inégalités sociales.
[1] Voir le débat « L’État doit-il cesser de financer l’école privée ? », Relations, no 740, mai 2010.
[2] Voir Gabriel Rompré, Conférence de comparaisons internationales : rapport CSE-CNESCO : la mixité sociale à l’école, Québec, Conseil supérieur de l’éducation ; Paris, Conseil national de l’évaluation du système scolaire, 2015.
[3] Voir Pauline Givord, « Le renforcement de la mixité sociale à l’école a-t-il un impact sur l’équité des résultats d’apprentissage ? » notes de la série PISA à la loupe, n° 97, Éditions OCDE, Paris. 2019.
[4] Lire Yara El-Ghadban, « Madame X », Relations, no 813, été 2021.



