Relations mars-avril 2020

David Dupont

Pour une agriculture enracinée

L’auteur, chercheur à l’IRÉC, a publié Une brève histoire de l’agriculture au Québec. De la conquête du sol à la mondialisation (Fides, 2009)

La crise environnementale qui se dessine à l’horizon et qui se rapproche vraisemblablement tel un mur auquel risquent de se frapper violemment les générations futures incite à revoir nos modèles de développement, dont celui de notre industrie agroalimentaire. La dynamique dans laquelle celle-ci est engagée participe de plus en plus à exclure les occupants du sol de la prise de décisions stratégiques concernant celui-ci. En effet, depuis environ une décennie, des représentants de fonds d’investissement sillonnent les campagnes pour accaparer des terres qu’ils retirent à la relève à des fins de spéculation. Que dire, aussi, de la vitesse accélérée de rotation des produits vendus sur les étagères des supermarchés, dictée par des algorithmes servant au calcul des tendances alimentaires ? L’intelligence artificielle sert même désormais à tester des aliments en identifiant, à l’aide de capteurs, les molécules de goût susceptibles de plaire aux clientèles et visant à orienter les produits vers les segments de marché appropriés (voir les services qu’offre Gastrograph AI).

Or, en abandonnant l’agriculture à l’avarice de la spéculation financière et à l’efficacité froide des algorithmes, on la sépare du lien organique qui l’unit au monde concret. C’est aussi la dimension proprement économique de l’activité agricole qui est perdue de vue dans le processus. Cette dimension, nous la retrouvons dans l’étymologie du mot économie lui-même, tiré de nomoi (« gestion », en grec) et oikos (« domaine privé »). Dans oikonomia, le domaine réfère plus largement au groupe premier d’appartenance, que l’on peut ici étendre à la collectivité environnante au sein de laquelle habite l’agriculteur et qui est marquée par des rapports directs d’interdépendance. Ainsi, il importe d’emprunter les voies susceptibles d’assurer l’encastrement de l’agriculture dans les communautés rurales de sorte que le milieu naturel qui la contient, le territoire dont elle sculpte le paysage et les gens qui la pratiquent dans des rapports d’interdépendance avec la nature ne deviennent pas de pures abstractions administrées par la seule rationalité calculatrice du marché.

Stimuler des filières agroalimentaires régionales qui tablent sur la commercialisation d’aliments distinctifs et bons pour la santé est l’une des principales voies susceptibles de faciliter la transition vers un mode de production agroalimentaire écologique qui ne laisserait pas de côté des communautés rurales dévitalisées. Quelques exemples de ces filières s’offrent à nous. À l’extrémité ouest de la Gaspésie, à Sainte-Anne-des-Monts, s’est implantée dans les dernières années la Minoterie des anciens, qui mise sur l’attrait pour ce genre d’aliments distinctifs. La Minoterie offre toute une gamme de farines, d’huiles et de grains entiers bio et sans gluten, des produits tournés vers les marchés des grands centres, mais qui soutiennent la résilience des collectivités locales. Dès sa fondation, l’entreprise a cherché à s’approvisionner localement pour ses grains et céréales afin que ses fournisseurs soient des agriculteurs des environs. Autre exemple : l’Atelier agroalimentaire des Basques (ATAB), qui fournit microbrasseries et micro-distilleries en fruits, légumes et aliments forestiers. Par le biais de ses activités commerciales, cette coopérative de producteurs a pour objectif de stimuler la culture des produits qu’elle met en valeur. Des cultures émergentes comme l’amélanchier, l’argousier et la camerise trouvent ainsi de nouveaux débouchés. Si le développement de ces filières ne peut faire abstraction de l’environnement d’affaires global dans lequel il s’inscrit, au lieu de faire perdre aux habitants du milieu agricole toute emprise sur le devenir d’une activité cardinale pour nombre de communautés rurales, il est plus susceptible d’assurer aux fermes un encastrement réel dans le milieu de vie au sein duquel elles sont implantées.

Ainsi, alors que la dynamique de la grande industrie agroalimentaire concourt à la marginalisation des domaines agricoles éloignés des grands centres urbains et vide les écoumènes – sans oublier ses nombreux effets néfastes sur l’environnement et la santé­ –, la nécessaire transition écologique offre une occasion de développer des filières bien ancrées dans les territoires. Fermer les régions dites dévitalisées et enjoindre leurs habitants à déménager en ville pour faire de l’agriculture urbaine sur les toits ne saurait donc tenir lieu de projet de société écologique… et ne serait certainement pas un exemple de transition juste pour les hommes et les femmes qui habitent le territoire.

Comment être justes en sauvant la planète ?

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