Relations septembre-octobre 2020

« Les pays qui n’ont pas de légende sont condamnés à mourir de froid. » C’est à la lecture de ce vers du poète Patrice de la Tour du Pin que Gaston Miron disait avoir entrepris d’écrire celle de son peuple « revenu d’en dehors du monde ». L’homme rapaillé, paru il y a 50 ans cette année, est ainsi presque instantanément passé au rang de mythe, de légende, tant il incarne la quête d’un peuple qui se débat contre la honte de son infériorisation collective, de son « aliénation délirante » – culturelle, économique, politique – et qui se hisse à son humanité par l’engagement politique pour la justice et l’indépendance.

Cette œuvre à la portée universelle, de même que celle de plusieurs figures intellectuelles et artistiques de l’époque – de Aquin à Lalonde en passant par Vallières, Perreault, Godin et Julien – a grandement contribué à forger la trame narrative du néonationalisme québécois dans les années 1960-1970, à lui donner un souffle qui a porté de nombreuses luttes, dont celles pour le socialisme décolonisateur et l’indépendance. Mais aujourd’hui, malgré la légende qu’il s’est donnée, le Québec moderne ne risque-t-il pas à nouveau de « mourir de froid » ? Pour reprendre assez librement la typologie de Claude Lévi-Strauss, n’est-il pas en train de devenir (en partie du moins) une « société froide », où l’on tente désespérément de faire rentrer toute nouveauté dans le moule d’un récit canonique figé ? Difficile, en effet, de nier que le grand récit national n’arrive plus à susciter l’émotion collective nécessaire à donner un sens à la vie commune et à son devenir. La légende, refroidie, est devenue une formule incantatoire utilisée pour expliquer à rebours toute notre histoire, en laissant de grands pans dans l’ombre. Pire, elle est même de plus en plus brandie comme un paravent contre toute critique et sert souvent à nier qu’il puisse y avoir ici du racisme : en tant que victimes du colonialisme et de l’impérialisme anglo-saxon contre lequel notre existence tout entière s’érige, comment pourrions-nous faire subir à d’autres ce genre d’oppression ? Impossible !

C’est donc comme une bouffée d’oxygène qu’il faut accueillir les nouveaux mouvements critiques qui appellent au déboulonnement de monuments (au propre comme au figuré) et qui dénoncent l’invisibilisation – voire l’usurpation – de l’histoire et de l’expérience des groupes marginalisés. Loin d’une américanisation tous azimuts de la pensée (épouvantail commode agité par les conservateurs), l’essor des courants antiracistes, décoloniaux et intersectionnels qui portent ces critiques n’est-il pas plutôt un signe que le récit canonique de notre modernité s’est non seulement pétrifié et vidé de son sens, mais qu’il étouffe une part croissante de nos compatriotes ? N’est-il pas préoccupant de voir que de plus en plus de gens, même nés au Québec, se sentent étrangers chez eux parce que le portrait qu’on leur tend les renvoie constamment à une altérité plus fantasmée que réelle ?

Pour peu qu’elles ne se figent pas dans une nouvelle doxa qui se satisfait de dénoncer les oppressions grouillant dans les désormais proverbiaux « angles morts » de notre histoire coloniale, les nouvelles analyses critiques nous donnent l’occasion d’amorcer un nouveau cycle historique. Il faut les voir comme une demande d’inclusion, une invitation à inventer ensemble une nouvelle légende capable de nous aider à donner sens à notre expérience collective et à répondre aux défis colossaux de notre temps – en particulier ceux que posent la crise écologique et le système capitaliste, colonial et patriarcal qui en est la cause, principales menaces à notre survie comme peuple et comme humanité.

Comme à l’époque où le néonationalisme s’érigeait sur les ruines d’un clérico-nationalisme sclérosé, il nous revient donc de retisser la trame de notre récit collectif. Notre culture regorge de ressources merveilleuses pour ce faire, à condition d’éviter de la réifier – en en faisant une amulette identitaire, ou en la dépeignant comme une simple idéologie colonialiste et oppressante. Il faut savoir embrasser l’ambiguïté de notre situation en ce bout de Nord-Amérique francophone : ni seulement colonisés, ni seulement colonisateurs, mais bien les deux à la fois. Et puiser dans cette tension potentiellement féconde les vérités archaïques qui nous parlent de l’humanité en nous et en tous.

« Nous te ferons Terre de Québec / lit des résurrections / et des mille fulgurances de nos métamorphoses / de nos levains où lève le futur », écrivait Miron dans « L’octobre ». N’y a-t-il pas dans ces vers une voix qui parle du fond des temps pour nous appeler à renaître sans cesse ?
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Fidèles à notre habitude, nous inaugurons cet automne un nouveau cycle de chroniques. Cette année, la chronique littéraire sera tenue par la poète (et horticultrice) Marie-Élaine Guay, accompagnée par la photographe Geneviève Grenier. L’écrivaine et professeure de philosophie Maya Ombasic signe pour sa part la rubrique Questions de sens, et Yara El-Ghadban, écrivaine et anthropologue, tient le Carnet. À toutes et à tous, bonne rentrée et bonne lecture !



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