Relations mars 2007
Pour contrer la guerre – Table ronde
Lorraine Guay, membre du collectif D’abord solidaires.
Jean-Guy Vaillancourt, professeur titulaire de sociologie, Université de Montréal.
Normand Beaudet, membre fondateur du Centre de ressources sur la non-violence.
Depuis l’invasion de l’Afghanistan en 2001, le mouvement anti-guerre s’est reconstitué sur de nouvelles bases autour du collectif Échec à la guerre. En 2003, il a réuni à Montréal plus de 200 000 manifestants contre la guerre en Irak. Trois militants de longue date du mouvement nous livrent quelques réflexions sur les raisons qui les animent, les enjeux du mouvement et les défis qu’il est appelé à relever.
Jean-Guy Vaillancourt : Quand j’ai commencé à m’intéresser au mouvement pacifiste comme sociologue mais aussi comme militant, dans les années 1980, le mouvement était scindé entre ceux qui étaient alignés sur l’URSS et ceux qui ne l’étaient pas. Mais tous avaient le même but : stopper la course aux armements et particulièrement la production d’armes nucléaires. Aujourd’hui, il est intéressant de voir comment, au Québec, le mouvement contre la guerre se forme sur de nouvelles bases et avec de nouvelles alliances. En effet, il se regroupe autour d’Échec à la guerre, dont l’objectif principal est de dénoncer la guerre en Irak et de s’opposer à la participation du Canada à l’offensive militaire en Afghanistan. Il se cherche des alliés internationaux, y compris dans les pays musulmans parmi les forces démocratiques qui y œuvrent. Tâche qui n’est pas aisée, parce que le monde musulman nous est passablement étranger. Tout en restant critiques par rapport aux organisations et mouvements fondamentalistes, le mouvement rappelle que la dénonciation du terrorisme ne doit jamais oublier le terrorisme d’État, dans lequel les États-Unis sont passés maîtres.
Lorraine Guay : Mon engagement dans le mouvement contre la guerre est indissociable d’un combat contre l’impérialisme américain auquel le Canada adhère. Dès mes premières expériences militantes, au sein du mouvement contre la guerre du Vietnam ou plus tard dans les mouvements de solidarité avec l’Amérique latine, j’ai pris conscience du refus catégorique des États-Unis de vivre dans un monde où ils ne seraient pas les seuls à en imprimer la direction. Les guerres, les coups d’État, la mise en place de dictatures ont été des moyens privilégiés pour dicter leur marche à suivre à des peuples qui aspiraient à exister et à se développer autrement – je pense au Chili d’Allende, par exemple.
Et cet impérialisme se cache toujours derrière de beaux principes, dont celui de « guerre juste ». À une certaine époque, il se fondait sur la menace communiste pour justifier ses interventions; aujourd’hui c’est au nom de la guerre au terrorisme ou même, de plus en plus, au nom de l’aide humanitaire. Ainsi, les sociétés arabes, en particulier celles à forte dominance musulmane, sont toujours présentées comme un peu barbares. Cela permet à l’Occident de se donner le beau rôle de civilisateur : « Nous venons vous sauver »; « Votre liberté repose sur nous ». Ce discours est colonialiste. Un des enjeux du mouvement anti-guerre est précisément la « décolonisation » de notre vision du monde.
Ce n’est pas le bien des peuples opprimés qui est recherché – ils sont la plupart du temps relégués à un rôle de figuration – mais l’intérêt des pays occidentaux qui prétendent les défendre. « La démocratie ne s’exporte pas », disait récemment l’Iranienne Shirin Ibadi, lauréate du prix Nobel de la paix en 2005. Je le crois profondément. Ce sont les peuples eux-mêmes qui doivent être les principaux protagonistes des changements profonds et libérateurs. Et les forces démocratiques existent au sein de toutes ces sociétés, mais elles sont peu connues. Les médias n’en parlent pas ou peu. Un exemple : tout récemment des féministes musulmanes se sont levées pour contester, au nom du droit à l’égalité, l’interprétation patriarcale du Coran, un geste politique très courageux et porteur de sens pour la démocratie.
Le mouvement des femmes qui a toujours été très engagé dans le mouvement anti-guerre – de par l’expérience singulière qu’ont les femmes de la guerre – n’a jamais demandé une intervention militaire au nom du sort des femmes. Mais il en appelait à soutenir les luttes de résistances et le travail de longue haleine menés par ces femmes, qui n’ont pas attendu une intervention militaire pour agir.
Normand Beaudet : Ce qui m’a fait devenir un militant pacifiste, c’est la menace d’une guerre nucléaire. Je ne pouvais concevoir que la défense de populations se fasse au moyen de tels instruments de destruction massive. Des solutions de rechange à la guerre qui nous a conduit à cette impasse devaient absolument être trouvées. C’est la raison pour laquelle j’ai fondé avec quelques autres le Centre de ressources sur la non-violence, il y a plus de 18 ans déjà. L’alternative à l’armée reste encore, pour moi, l’enjeu le plus important du mouvement anti-guerre. Il ne suffit pas de s’opposer à la guerre. Le mouvement écologique est sorti de la marginalité au moment où son opposition au mode de production s’est traduite par des propositions de solutions alternatives. À mon avis, le mouvement anti-guerre doit suivre cette voie.
La population québécoise embarquerait. Elle est déjà très critique par rapport à la guerre. On peut se demander pourquoi les Québécois sont pacifistes. Je proposerais, pour ma part, une hypothèse. C’est peut-être l’héritage de la présence de nombreux missionnaires québécois dans le monde. Très tôt nous avons été mis en contact avec la réalité souffrante d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine, par leurs témoignages et leurs œuvres, sans que cette réalité ne soit colorée d’un discours colonialiste et militaire. Au contraire, cet éveil à la solidarité nous a rendus plus enclins à la prudence devant des « solutions » militaires qui étaient souvent associées à cette souffrance.
Le visage caché de la guerre
J.-G. V. : On ne doit en aucune manière se mettre à la remorque des intérêts des États-Unis, même si la cause qu’ils prétendent défendre est bonne. Comment ne pas être opposé, en effet, à la façon dont les talibans traitent les femmes et les enfants. Mais en même temps, les États-Unis appuient des pays qui traitent les femmes avec le même mépris. Pensons au Koweït, à l’Arabie Saoudite. Ce n’est qu’un prétexte. Par ailleurs, les seigneurs de la guerre, qu’on oppose aux talibans, agissent de la même façon avec les femmes. Et l’aberration suprême : renverser une dictature pour implanter la démocratie. Comme si les États-Unis n’avaient jamais implanté une dictature et renversé une démocratie quand cela leur convenait. Et nous serions maintenant tenus de les suivre!
L’attitude la plus raisonnable serait de prendre position contre cette guerre injuste, de sortir d’Afghanistan où les États-Unis nous ont entraînés et où nous nous enlisons comme les Américains en Irak. C’est pour des raisons géostratégiques et économiques que cette opération militaire a été déclenchée, sans parler des raisons idéologiques qui utilisent la religion – la droite chrétienne – comme ressort.
D’autre part, le commerce des armes et l’industrie militaire sont des composantes essentielles de la guerre. Ils rapportent des milliards de dollars. Et ceux qui en profitent le plus sont ceux-là mêmes qui promeuvent cette guerre au terrorisme. Je le répète depuis des années dans mes cours, si on mettait seulement le dixième de l’argent que l’on met dans la préparation à la guerre, les fléaux de la misère, de la famine, des maladies infantiles, seraient en bonne partie réglés dans le monde, et, du même coup, ce qui alimente le terrorisme, dont la haine envers l’Occident. Mais le clivage entre l’Occident et le reste du monde profite à ceux qui seraient en mesure de le résoudre.
Quand des scandales comme celui de « l’Irangate » aux États-Unis font la une des journaux, on s’en rend compte. On se rappellera que l’administration du président des États-Unis d’alors, Ronald Reagan, a vendu illégalement des armes à l’Iran – un ennemi avoué des États-Unis – en guerre contre l’Irak, à cette époque son allié. Les profits de cette vente d’armes servaient à financer un mouvement des « contras » cherchant à déloger les sandinistes au pouvoir au Nicaragua. Peut-être verra-t-on prochainement sortir de l’ombre ceux qui se sont enrichis avec la guerre en Irak et en Afghanistan.
Le mouvement pour la paix doit bien montrer que l’argent qui est investi dans la défense et dans les interventions militaires vient de nos poches. De l’argent qui pourrait être investi dans le développement durable, l’éducation et la santé. Dans les années 1980, la campagne « Un F18 pour la paix » avait joué un rôle important dans la mobilisation sociale et dans l’implication du mouvement communautaire contre le commerce des armes et contre la guerre.
N. B. : À mon avis, les scandales des commandites ne sont rien à côté de l’argent qui transite entre le gouvernement canadien et les lobbys de l’industrie militaire, depuis l’annonce de l’augmentation du budget de la défense. Un des conseillers personnels de Stephen Harper, Derek Burney, est l’ex-président de CAE, une des plus grandes entreprises de l’industrie militaire. Celle-ci a annoncé récemment des profits de 81 millions de dollar en un seul trimestre.
L. G. : Ce sont les mêmes arguments qui nous étaient servis pour envahir l’Afghanistan en 2001 qui servent encore à justifier la présence militaire canadienne : « C’est un nid de terroristes. Il faut les écraser. » Et le mouvement anti-guerre est ridiculisé : « Vous voulez affronter les talibans en leur offrant des fleurs. » Mais, ce faisant, on évite bien de montrer la réalité. Rien n’est réglé après des années de guerre. Au contraire, l’occupation militaire, les bombardements incessants, les nombreuses victimes innocentes parmi la population civile font pencher une grande partie de la population afghane en faveur du retour des talibans… exactement l’inverse des nobles buts poursuivis!
Les défis
N. B. : Je compatis avec les soldats canadiens, actuellement en Afghanistan. On les a jetés dans un bourbier avec des équipements inadéquats. Ils ne peuvent qu’en réclamer des meilleurs. C’est une question de survie. Si l’armée est là, il faut un budget. Là n’est pas la question. Il faut savoir à quoi ils servent. Or, il s’avère que leur présence est contreproductive à maints égards. Les organisations de solidarité internationale sur le terrain se trouvent démunies devant le fait de devoir coopérer avec les forces armées. Cela menace leur propre mission humanitaire. Le pire c’est que le Canada semble vouloir participer de plus en plus à des interventions militaires offensives, alors qu’il avait depuis des années développé une expertise en forces de maintien de la paix. Ce changement de cap n’a pas fait l’objet d’un débat démocratique. Il est urgent et nécessaire de nous questionner sur le rôle de l’armée canadienne. La question militaire est au cœur d’un projet de société, il faudrait avoir le courage de se la poser.
La solution militaire relève du dernier recours. Mais le problème, c’est qu’il n’y a pas d’autre institution capable d’intervenir efficacement en cas de conflit. Ce vide justifie le recours à l’armée. Le dernier recours devient le seul recours. Et bien souvent, les gouvernements laissent la situation se dégrader jusqu’à temps que l’envoi des troupes soit justifié. Pourtant ce ne sont pas les moyens qui manquent, mais qui les connaît? Des organisations de paix d’ex-Yougoslavie – tels le Mouvement pour la paix de Pancevo ou la Campagne anti-guerre de Croatie – ont recueilli, durant les différents conflits des Balkans, une centaine de moyens non militaires à mettre en branle pour désamorcer et résoudre les conflits : contre-propagande, réseau d’information alternative, désobéissance civile, objection de conscience, formation à l’action non violente, embargo sur les ventes d’armes, arrêt de l’aide financière, gel des avoirs… Cette analyse est essentielle. Nous n’accepterions pas d’être référés aussitôt et uniquement à un chirurgien dès que nous souffrons d’une maladie. Ce devrait être la même chose en ce qui concerne les militaires. Ils ne devraient pas avoir le monopole de la résolution des conflits armés. Malheureusement, le mouvement anti-guerre trop centré sur la lutte anti-impérialiste n’a pas vraiment fait ses devoirs à cet égard.
L. G. : Il est vrai que ce type de réflexion de fond fait défaut et que nous sommes « orphelins » de solutions alternatives à la guerre. Mais il ne faut pas pour autant minimiser le rôle du mouvement contre la guerre actuellement. Il assume une tâche essentielle : rendre politiquement visible le rôle impérialiste que les États-Unis jouent dans le monde, leur politique militaire au service de leur politique économique. Ils sont actuellement « les forces d’occupation de l’humanité ». Nous avons le droit et la responsabilité de nous révolter contre l’injustice et le mensonge politique, de manifester l’absurdité des décisions américaines et de dénoncer l’alignement des politiques canadiennes sur les stratégies américaines. Parce qu’un grand nombre de citoyens ont intériorisé les raisons invoquées par nos gouvernements pour faire la guerre, il est important de contribuer à déconstruire ses arguments, à suggérer d’autres façons plus « civilisées » de régler les conflits.
Un autre dossier que le mouvement anti-guerre aurait avantage à mettre de l’avant serait une réforme en profondeur de l’ONU, actuellement incapable de jouer son rôle de médiateur dans des conflits aussi divers que ceux du Rwanda, de la Palestine, de l’Irak, de l’Afghanistan, du Liban et du Darfour. Tous les organes de décision de l’ONU, à commencer par le Conseil de sécurité, doivent être repensés. La mainmise des États-Unis et des pays occidentaux sur cette institution doit cesser pour faire place à une gestion collective des grandes questions de l’humanité et à des modes d’intervention adaptés à chaque conflit. Le désarmement total pourrait être un autre cheval de bataille prioritaire.
J.-G. V. : La réalité nous pousse à être pessimistes, tant le rapport de force entre le militarisme et les mouvements de paix est inégal. Les dépenses militaires de Harper atteindront bientôt 20 milliards de dollars. Les dépenses militaires dans le monde entier dépassaient les mille milliards de dollars en 2005. Néanmoins, je demeure un optimiste de volonté, comme aime à se qualifie Pierre Dansereau. Je crois au pouvoir des gens ordinaires. Et mon plus grand souhait pour l’instant, c’est que le gouvernement Harper soit renversé sur Kyoto ou sur l’Afghanistan. Il me semble que ça serait un pas dans la bonne direction. Il faut revenir au « gros bon sens » et cesser ce gaspillage inouï de nos ressources, alors que les besoins en santé, en éducation et en environnement sont tellement criants ici et partout dans le monde.


