Relations Mars-avril 2015

Halte au capitalisme vert

Ricardo Peñafiel

Populisme et démocratie représentative sont deux facettes d'un même phénomène

L’auteur est professeur associé au Département de science politique de l’UQAM

Le populisme a mauvaise presse. Contrairement aux autres « ismes », comme le socialisme, le communisme, le libéralisme, l’anarchisme, pratiquement personne ne se revendique du populisme. C’est que, contrairement à ce que laisse entendre le suffixe « isme » (désignant des courants de pensée philosophiques ou politiques), le populisme n’est pas une doctrine. Il est davantage une invective politique lancée contre un adversaire idéologique. Par contre, plusieurs chercheurs en science politique ont prétendu en faire un concept. Un concept qui s’appliquerait toutefois à tellement de cas disparates que l’on est vite arrivé à la conclusion qu’il souffrait du « complexe de Cendrillon » : on se dit qu’il doit bien exister quelque part un pied à qui sied la pantoufle de verre nommée populisme, mais, pour l’instant, on s’efforce d’y introduire toutes sortes de pieds qui n’y entrent tout simplement pas.
 
Un miroir de la démocratie
Quel lien peut-il bien y avoir, par exemple, entre Hugo Chávez, Lula da Silva, Le Pen, Sarkozy, Berlusconi, Poutine et Ahmedinejad, pour ne prendre que quelques cas généralement affublés de l’étiquette de populistes? Le point commun entre ces leaders – de droite comme de gauche, laïques comme religieux, conservateurs autant qu’hypermodernes, voire people – serait de chercher à plaire au « peuple » en ne respectant pas l’esprit d’un certain pluralisme libéral.
 
Ce libéralisme triomphant se présente alors, dans l’implicite de l’accusation, comme le critère absolu de la démocratie. Or, comme le souligne Alexandre Dorna, le populisme se nourrit des échecs et des incapacités du libéralisme contemporain : « Le populisme n’est pas la cause, mais la conséquence du déséquilibre social. Encore mieux : la présence du populisme est une manière de s’en sortir lorsque tout est bloqué. Enfin, la vitalité du charisme se nourrit des effets pervers de la gestion technocratique des crises[1]. » Ce qui rejoint la réflexion de Francisco Panizza, dans Populism and the Mirror of Democracy (Verso, 2005), pour qui le « populisme n’est ni la plus haute forme de démocratie, pas plus que son ennemi, mais un miroir dans lequel la démocratie peut se contempler, avec tous ses défauts, et découvrir ce qu’il en est et qu’est-ce qui lui manque ».
 
En rejetant en dehors du « bien » politique l’ensemble des phénomènes dits « populistes » qui le questionnent (antiélitisme, substantialisme, charisme, passions, etc.), le « pluralisme » libéral se rend aveugle non seulement à sa propre part de responsabilité dans l’émergence de ces phénomènes, mais aussi aux possibles « solutions » ou, du moins, diagnostics pouvant émerger de certains populismes.
 
La valeur démocratique des passions
En effet, comme le montre la philosophe belge Chantal Mouffe, le populisme de droite européen serait la résultante d’un « consensus post-politique » entre les partis politiques « traditionnels », faisant en sorte qu’on ne cherche plus à donner un sens à l’être-ensemble mais qu’on se contente de « gérer » le social, sans passion[2].
 
Or, pour qu’il existe des identités politiques, pour que les gens s’engagent pour défendre des idées et se mobilisent, bref, pour qu’il y ait politique et participation démocratique, il est nécessaire d’avoir une certaine « passion », une certaine représentation commune d’un sujet collectif. Bien que celui-ci se présente sous les traits d’un peuple « ethnique », dans le discours de l’extrême droite européenne, il n’en va pas de même partout. En Amérique latine, l’opposition entre le peuple et les élites (ou « l’oligarchie vendue à l’impérialisme et au capital étranger ») a permis de re-politiser un espace public bloqué par des conceptions minimalistes, élitistes et procédurales de la démocratie. Cela a redonné un sens à la souveraineté nationale et populaire sacrifiée sur l’autel de l’idéologie néolibérale de la mondialisation.
 
Si la question du respect du droit à l’opposition reste un sujet inquiétant au sein de plusieurs pays (comme le Venezuela et l’Équateur), cela est moins le propre du populisme que de l’autoritarisme, qui peut exister tout autant dans des régimes populistes que (néo)libéraux.

 


[1] « Quand la démocratie s’assoit sur des volcans : L’émergence des populismes charismatiques », Amnis, Revue de civilisation contemporaine de l’Université de Bretagne occidentale, EUROPES / AMÉRIQUES, 2005.
[2] Voir C. Mouffe, « La "fin du politique" et le défi du populisme de droite », Revue du MAUSS, vol. 2, n° 20, 2002, pp. 178-194.

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