Relations mai 2012

Notre démocratie : fiction ou réalité?

Georges Leroux

Politiser la laicité

L’auteur est professeur émérite au Département de philosophie de l’UQAM
 
La journée d’étude sur la laïcité du Centre justice et foi a permis de jeter un regard critique sur le discours public entourant ce débat, toujours menacé de raccourcis dangereux.

Depuis le dépôt du rapport de la commission Bouchard-Taylor, les débats sur les enjeux de la laïcité se sont multipliés. Des ouvrages importants, certains issus de colloques, d’autres l’œuvre de penseurs désireux de clarifier la notion, ont entrepris de baliser le chemin. La journée d’étude organisée par le Centre justice et foi, le 28 janvier dernier à Montréal, qui réunissait quatre intervenants reconnus pour leur contribution à la réflexion, s’inscrit dans ce vaste débat public. Il est certes impossible de reprendre ici les arguments de chacune des contributions, mais quelques perspectives d’ensemble se dégagent d’emblée.
 
Prenant appui sur les travaux du sociologue et historien Martin Meunier, en particulier sur son concept de « régimes du religieux », Louis Rousseau a développé une riche analyse des liens entre la religion et la construction identitaire dans l’histoire du Québec. Le passage complexe d’un régime ethno-religieux, où la religion se confond à l’identité nationale, à un régime pluraliste, où on peut observer des groupes diversifiés plus fortement structurés et l’érosion des religions autrefois majoritaires, semble caractériser la situation actuelle. Quelle peut être, dans le Québec pluraliste, la place de la référence religieuse? Selon Louis Rousseau, elle est d’abord patrimoniale, sans que cela signifie la disparition de la référence identitaire au passé religieux de la majorité de la population. Un complexe travail d’interprétation et de réappropriation est en cours, qui éclaire à rebours les résistances provenant de milieux sécularistes, à intégrer ces dimensions patrimoniales. Pour l’historien soucieux d’observer des mutations et de les interpréter, la laïcité doit d’abord fournir les conditions d’un accueil objectif et neutre du passé, et non chercher à le faire disparaître.
Dans un exposé nourri de références juridiques rigoureuses, Hélène Tessier a mis en lumière la double tradition qui soutient la pratique des accommodements raisonnables : d’une part, la tradition libérale et son institution centrale, la charte, pour les décisions relatives aux droits, et la tradition civiliste, centrée sur l’intervention de l’État. Deux conceptions de la laïcité peuvent y être associées : l’une plus ouverte par sa considération des droits individuels, l’autre plus proche du républicanisme français par son approche plus politique et institutionnelle. Discutant le cas particulier de la protection du droit à l’égalité homme/femme, Hélène Tessier a insisté sur l’impossibilité de formuler une doctrine de la hiérarchie des droits; elle a plaidé pour une conception sobre de la laïcité, résultant d’une évolution historique distincte du processus de la sécularisation, avec lequel elle est trop souvent confondue.
           
Micheline Labelle a consacré sa présentation à une critique d’une interprétation exclusivement culturelle du malaise identitaire et elle a plaidé pour une approche politique du discours sur la laïcité. Se centrer sur la stricte dimension culturelle a pour effet de dépolitiser les questions de la citoyenneté, alors que, comme elle l’a fait voir dans un rappel historique très nuancé, l’histoire de la laïcité au Québec est d’abord celle d’une libération politique d’une tutelle religieuse et cléricale. Référant au théoricien Tariq Modood et à sa notion de « multiculturalisme civique », elle a mis de l’avant une citoyenneté fondée sur l’énoncé de valeurs communes. Ce théoricien distingue en effet la constitution, les lois et les règles politiques fondées sur des valeurs communes (« core values »). Micheline Labelle inscrit sa pensée dans ce pluralisme civique et pense que la souveraineté nationale en constitue la condition la plus nette.
           
Michèle Vatz-Laaroussi a pour sa part critiqué un certain nombre de préjugés et de stéréotypes concernant l’immigration. La perception des valeurs et visions du monde des immigrants est souvent erratique et fondée sur une sélection de cas très minoritaires. Par exemple, la thèse selon laquelle les immigrants musulmans seraient majoritairement des religieux intégristes ou encore le préjugé qui associe l’intégrisme à l’islam, en faisant l’impasse sur l’intégrisme juif et chrétien. La discussion qu’a soulevée le guide municipal Énoncé des valeurs : des clés pour mon intégration à Gatineau, publié en décembre 2011, a permis de faire le point sur la dissémination de ces préjugés dans les textes publics et sur la nécessité de les critiquer.
           
Deux constats me semblent s’imposer à la suite de cette journée. En premier lieu, la nécessité de maintenir une activité critique concernant le discours public, toujours menacé de raccourcis dangereux concernant les représentations, mais peut-être surtout la prise de conscience du tournant politique de la question de la laïcité, indispensable pour sortir des ornières du multiculturalisme.

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