Relations août 2011

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Jean-Claude Ravet

Politique girouette ou point de bascule

Le raz-de-marée NPD au Québec, aux dernières élections fédérales, a causé tout un émoi. Beaucoup a été dit sur cet étrange coup du sort, allant dans tous les sens, comme si l’étrangeté de l’événement défiait l’entendement. Mais deux considérations s’imposent dont il faut tirer les leçons, au-delà de notre adhésion ou non au Nouveau parti démocratique.

En premier lieu, le vote, aussi étonnant soit-il, remet les choses à la normale. Il y avait quelque chose d’incongru d’être représenté par un parti souverainiste à Ottawa et d’avoir un parti fédéraliste au pouvoir à Québec. La raison d’être du Bloc québécois était de faire entendre haut et fort la voix de la souveraineté du Québec au Parlement canadien. Mais comment le faire sans que cette voix occupe d’abord l’Assemblée nationale? Sans cela, elle ne peut faire écho qu’à un immobilisme fossoyeur de tout projet politique. Seule une victoire de députés souverainistes/indépendantistes aux prochaines élections du Québec soutiendrait la résurrection bloquiste.

Autre conclusion d’importance. L’écrasante députation néo-démocrate au Québec ne signifie évidemment pas qu’une forte majorité de Québécois soit devenue, comme par enchantement, résolument de gauche, ou tout au moins social-démocrate, en plus d’être fédéraliste. Un facteur expliquant ce résultat se trouve plutôt dans les vices de notre système électoral de type britannique, qui favorise le bipartisme et la figure du chef de parti. Le rejet massif au Québec de l’ultra-conservatisme de Harper aura fait son œuvre, poussant l’électorat à voter de manière stratégique et non par conviction.

Mais un autre facteur plus important et plus inquiétant encore est passé sous silence. Le vent néodémocrate qui a emporté presque tout sur son passage au Québec révèle la dépolitisation rampante de la société québécoise. Comment expliquer autrement que l’on vote massivement pour un parti sans en connaître ni les députés, ni le programme, sinon par bribes mais le plus souvent que des slogans? L’image du chef – la séduction faisant son œuvre – suffit à rallier les masses. Cet état de chose ne peut être que le fruit amer d’une dépolitisation qui s’est installée sous l’effet répété et délétère des médias-spectacles et d’un espace « politique » de plus en plus privatisé, colonisé par une mentalité marchande et technocratique qui aseptise les débats. Cela ne rassure pas pour l’avenir. Car les heureux élus de cette girouette électorale pourraient bien être, une autre fois, de la droite dure. Ceci dit, à l’heure actuelle, on peut quand même espérer que les nouveaux venus insufflent un air frais dans l’arène politique.

Mais le revers de la dépolitisation d’une société est toujours sa massification et son uniformisation autour de consensus factices et fictifs, façonnables à souhait, reproduisant à peu de choses près le statu quo, fut-il intenable. Et il l’est en ces temps où le capitalisme triomphant se conjugue avec une rapacité et une déprédation des ressources sans vergogne, et un clivage social éhonté.

Comment ne pas constater cet apolitisme à l’œuvre dans la façon servile dont nos parlementaires réunis en commission se sont comportés en vulgaires valetailles, il n’y a pas si longtemps, devant le représentant de l’industrie gazière (Lucien Bouchard)? Ou dans le projet de loi privé faisant la part belle à un « généreux » pdg de l’industrie médiatique (Pierre-Karl Péladeau), exigeant le bradage du droit et le musellement des citoyens, au nom de l’amusement du peuple? Seuls quelques députés, à la suite d’Amir Khadir, se sont vraiment levés pour mettre un holà à ce cirque.

Dans cet univers complaisant envers les puissants et les riches, ce qui brille par son absence et son oubli, c’est toute référence aux conflits sociaux, aux rapports de domination et aux intérêts de classes. Tant de vilains mots d’un autre âge!

Il y a là quelque chose de désolant si l’on tient compte des enjeux énormes de notre époque. Les affronter nécessiterait une action politique vigoureuse et des changements radicaux – qui ne se contentent pas de faire payer les pauvres tout en les rendant coupables – à mille lieues de cette résignation devant un ordre social injuste et destructeur. Une insurrection démocratique en écho au printemps arabe!

Celui-ci nous prouve que la capacité politique par excellence, celle de commencer du nouveau – le miracle de l’agir, comme l’appelait Hannah Arendt – n’est certes pas disparue de notre monde, le politique y fut-il si rétréci. Un inattendu, comme l’a été cette girouette électorale qui a déjoué tout réalisme planifié, pourrait s’avérer cette fois un point de bascule. Ne baissons pas les bras.

Crédit image : Marie Surprenant, L’éventail de Nijinsky, 2003, livre d’artiste Le dormeur debout, acrylique sur papier de soie, 22 x 56 cm

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