Relations août 2003
Politique du temps
« La grandeur de l’homme est toujours de recréer sa vie. Recréer ce qui lui est donné. Forger cela même qu’il subit. »
Simone Weil, La pesanteur et la grâce, 1948
On prétendait, il n’y a pas si longtemps, que la société occidentale allait s’installer à demeure dans les loisirs. Or, il n’en est rien. Aujourd’hui, certains se retrouvent face à une intensification du travail, d’autres face à sa précarisation. Sans parler des parents écartelés entre leur emploi et les tâches domestiques ou éducatives, les laissant épuisés, ni de la fatigue professionnelle qui menace nombre d’hommes et de femmes salariés. La hantise du travail empoisonne notre vie quotidienne jusque dans nos temps libres.
Que s’est-il donc passé pour que nous déchantions à ce point? Rien de paradoxal, car cette promesse était fondée sur un leurre. La force dominante qui meut la société capitaliste, en effet, n’a rien à voir avec la promotion de la liberté. Elle s’apparente plutôt à celle de la nécessité, à travers la création de besoins toujours plus grands, sans limites, insatiables, qui alimentent une production déchaînée sans finalité autre que celle de produire toujours plus, d’accumuler profits sur profits.
La société de loisirs annoncée était imaginée sous cette logique de la nécessité et des besoins, sans souci de la liberté. C’était du divertissement de masse. De la distraction. Du repos. Toutes choses bonnes, bien entendu, mais réductrices par rapport à la singularité de la condition humaine liée à la liberté. Les luttes sociales et politiques, qui ont marqué l’histoire du mouvement ouvrier, si elles ont toujours porté cette préoccupation, ne s’en sont pas contentées. L’utopie socialiste, dans son fond, remet en cause l’asservissement de l’humain au temps de travail, à l’aune duquel se mesure sa pitance quotidienne. La lutte des travailleurs pour conquérir leur pain, leur espace, leur vie, est également combat politique d’hommes et de femmes libres qui s’arrachent à la nature des choses et à la marche de l’histoire qui se fait sans eux. Elle est signe d’un nouveau rapport au monde, à l’existence, à la vie : rapport de gratuité, d’attention, de responsabilité, qui prend le temps – et ne s’inquiète pas de le perdre – pour débattre, avec le souci patient et tâtonnant de faire du monde une habitation, un lieu d’humanité.
Le temps libre n’est pas simplement un temps de repos et de répit, à l’ombre du travail, dans la maisonnée. Il est temps de liberté dans l’espace public. Temps de solidarité, de fête et d’amitié dans lequel le travail côtoie l’engagement dans la cité et la jouissance du quotidien. Les mains calleuses pouvant s’attarder à créer, à innover.
La logique entrepreneuriale qui régule notre société est étrangère à cette conception du monde. Conquérante, elle envahit et contamine toutes les sphères de la vie. De l’infiniment petit du vivant à l’immensité sidérale, de l’intimité à la place publique, rien ne lui échappe, pas même le temps. Tout se voit marqué du sceau du travail, du trade mark, horizon grisâtre d’une société apolitique qui n’a d’autre intérêt que de fabriquer des producteurs et des consommateurs, et non des hommes et des femmes libres. Ne la menaceraient-ils pas avec leurs désirs non monnayables, leur souci d’un monde qui ne se réduit pas à être un pur inventaire de ressources et d’énergies?
La performance et la compétitivité sont les maîtres mots qui rythment la cadence, ordonnent les rangs, disciplinent les corps, enterrent sous le brouhaha de l’affairement les chuchotements de l’indignation. À cette emprise répond en écho le cocooning : repli chimérique, pour ceux qui peuvent se le permettre, laissant la voie libre à la machine qui aplatit le monde commun en espace marchand.
Réfléchir sur le temps libre, c’est, certes, revendiquer le droit au repos, à la détente, à la vie familiale. Et la question de l’aménagement du temps demeure cruciale. Mais ces réformes d’ordre fonctionnel ne doivent pas laisser dans l’ombre un questionnement plus radical qui touche à la conception dominante de la société à laquelle nous enchaîne la logique financière, productiviste et consumériste du capitalisme. Car le progrès technique peut très bien s’accommoder de l’abrutissement de la multitude. D’inégalités scandaleuses. L’écart entre les riches, de plus en plus riches, et les pauvres, de plus en plus pauvres, en témoigne. Le loisir-sport-divertissement qu’on nous vend peut très bien être la forme d’un temps vide d’un monde sans événement où l’agir humain se confine en comportements statistiques, conformistes. Pour le plus grand contentement des joueurs à la Bourse.
La liberté ne se cueille pas comme un fruit mûr, elle ne se reçoit pas comme une marchandise au bout d’une chaîne de production. La liberté n’est l’aboutissement d’aucun processus, qu’il soit biologique, technologique, industriel, ou autre. Elle est œuvre politique. Interruption du cours des choses. Institution d’un temps.


