Relations mars 2003
Plus ça change, plus c’est pareil. Plus c’est pareil, plus ça change
L’auteur est professeur au Département de sociologie de l’UQAM
La dissolution de toutes les conditions sociales, économiques et culturelles est le fonctionnement normal du capitalisme. Karl Marx n’a eu de cesse de le rappeler : « La seule limite du capital, c’est le capital lui-même. » La promulgation-diffusion de la « révolution » ne pose jamais de problèmes aux classes dirigeantes, si ladite « révolution » concerne l’expansion de la maîtrise du capital : « révolution managériale », « révolution technologique », « révolution tranquille », « révolution de velours », « révolution sexuelle », etc.
Si les temps sont devenus difficiles pour la révolution – cynisme, opportunisme, conformisme, système carcéral – les experts en communication, comme s’ils pressentaient un danger pour la psyché capitaliste, s’empressent de sonner les cloches de la mobilisation, du mouvement et des grandes manœuvres.
Ainsi durant l’embellie néolibérale des années 1980-1990, on a pu assister à un curieux spectacle : AT&T, compagnie de câble et de téléphone, était représentée par un concurrent sous la guise d’un Lénine vieillissant, pendu par des jeunes « révolutionnaires ». La compagnie VolksWagen sortit le slogan : « 1968 = A, 1988 = W – vous avez fait des progrès en orthographe » ; Apple, désireuse de partager ses connaissances, étalait des affiches du genre : Marx, Lénine, Staline, Mao – Macintosh. « Il était temps qu’un capitaliste fasse une révolution! » Cette période se représentait comme la « révolution reaganienne » et le Wall Street Journal adopta comme devise, inscrite au-dessous du titre – Adventure in capitalism. Tony Blair, à l’échéance d’un siècle agonisant, était censé diriger la Revolution of the New Labour, etc.
La logique culturelle du capitalisme postmoderne exploite l’imaginaire du changement sous toutes ses formes – Be the First to Beat Yourself! D’un côté, il s’agit de presser au maximum le citron des penchants pervers des individus pour qu’ils puissent se vendre comme « créateurs » et transformer leur psyché en entreprise de démolition de tous les habitus; de l’autre, il est question d’assimiler la vie précaire à la condition d’artiste et de Genius adepte de la nouvelle bohème qu’est, paraît-il, le « nomadisme », c’est-à-dire le désœuvrement et le déracinement.
Le capitalisme postmoderne se distingue du capitalisme moderne par un programme systématique de forclusion de la politique. La rhétorique des droits et libertés, la promotion de la société civile, l’adoubement des ONG, sacrées « avant-garde de la société civile mondiale », divulguent un hyperactivisme, fondamentalement impuissant, de la victime et de la plainte, qui est censé témoigner de la splendeur de la « nouvelle citoyenneté » et attester l’authenticité, l’humanité des rapports sociaux assimilés à des relations de surveillance réciproque (caring) et des comportements « civilisés » soumis à l’approbation de la police et des juges.
Le capitalisme postmoderne bouleverse tout, c’est entendu – fors la constitution, sacrée, intouchable matrice; ainsi les États-Unis ont la plus vieille constitution du monde et elle est assimilée à une œuvre divine; le changement, paraît-il, est la clé du succès et de l’adaptation – à condition de garder toujours les mêmes au pouvoir, de garder les mêmes partis, à condition de renforcer et de perpétuer la même domination occidentale sur le monde et, surtout, le même fantasme – la maîtrise totale, inconditionnelle sur l’humain…
Pour perpétuer ce fantasme, il est devenu nécessaire de changer l’inchangeable : faire advenir le règne du posthumain… Ici la révolution prend tout son sens : l’obligation de préserver l’humanité, contre elle-même – peut-être… En attendant, la perspective d’une « humanité globale », indifférenciée, stimule toutes sortes de métastases de l’identité spéculaire qui gravitent autour du Grand Maître, passif, capteur de toutes les énergies.


