Relations Décembre 2012

Le rire: banal ou vital?

Rodolphe De Koninck et Dominique Caouette

Philippines : les stratégies migratoires

Les auteurs sont respectivement titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études asiatiques et directeur du Centre d’études de l’Asie de l’Est de l’Université de Montréal

Les difficultés qu’éprouvent les Philippines poussent ses habitants à migrer, à l’intérieur de ses frontières comme à l’extérieur, créant une diaspora parmi les plus actives du monde.
 

 
Première destination des explorations transpacifiques des Espagnols en provenance du Mexique au XVIe siècle, l’archipel philippin demeure marqué par la relation hispano-américaine, tant sur les plans économique, politique, culturel et démographique. Sa position géographique, à la marge orientale et tropicale de l’Asie, en plus de lui faire chevaucher la ceinture de feu du Pacifique – qui lui vaut d’être secoué régulièrement par des séismes volcaniques –, le place en plein sur la trajectoire des typhons annuels qui balaient ses îles des semaines, voire des mois durant. Aucun pays au monde n’est aussi régulièrement soumis aux fureurs des éléments que ne le sont les Philippines.
 
Les migrations intérieures
À la recherche d’une vie meilleure, les Philippins ont ainsi depuis longtemps pris la mer. Soit pour migrer d’une île à l’autre (le pays en compte plus de 7000), de préférence du nord vers le sud – moins volcanique, moins touché par les typhons et moins densément peuplé –, soit pour quitter carrément le pays à titre de migrant temporaire ou permanent. Cette propension à la migration tient, depuis un bon siècle, de « politique » plus ou moins concertée pour résoudre le problème agraire.
 
Issue du double héritage colonial espagnol et américain, la question agraire, plus spécifiquement celle découlant d’un accès à la terre très inéquitable, est en effet exceptionnellement aiguë dans ce pays où le tiers des emplois est encore assuré par le secteur agricole. Malgré toutes les tentatives pour garantir une meilleure distribution des terres, en particulier depuis les années 1980, dans le cadre d’une réforme agraire sans cesse revue et mal corrigée, les deux tiers des agriculteurs ne sont toujours pas propriétaires du sol qu’ils exploitent. La majorité d’entre eux doivent donc travailler comme ouvriers agricoles pour survivre. Ainsi, aux Philippines comme ailleurs, mais certes plus qu’ailleurs, la principale soupape à la pauvreté et à la tension sociale – voire à la révolte dans les campagnes – est la fuite migratoire, en particulier celle à caractère pionnier, à savoir la colonisation agricole promue activement par l’État philippin.
 
Déjà active pendant la période espagnole, cette colonisation agricole interne est devenue particulièrement intensive à compter des années 1910. Elle a été fortement encouragée par les Américains, peu de temps après qu’ils aient établi leur contrôle sur l’archipel, à la suite de la guerre américano-espagnole de 1898. Dès lors, la grande île méridionale de Mindanao a été déclarée principale frontière d’expansion. Les objectifs principaux, du moins officiellement, étaient de décongestionner les campagnes de l’île maîtresse de Luçon ainsi que des Visayas en développant, à Mindanao, une agriculture tournée vers les exportations et l’élevage bovin. Il s’agissait aussi de contribuer à l’intégration politique de cette île « marginale » par la dilution culturelle de sa population, à l’époque majoritairement musulmane.
 
Cette stratégie géopolitique classique a été menée tambour battant pendant près de trois quarts de siècle. À un point tel qu’entre 1918 et 1980, la part de la population nationale de Mindanao est passée de 9 % à 22 %, les chrétiens y étant désormais largement majoritaires. À l’intérieur même du pays, comme dans la quasi totalité des autres États qui forment le Sud-Est asiatique, la déconcentration démographique se poursuit aujourd’hui, toujours en association avec l’expansion du domaine agricole et toujours au détriment du patrimoine forestier. Dans le cas philippin, cela se manifeste par un étalement constant des cultures, qui couvrent maintenant près de 40 % du territoire national. Dans la région, seule la Thaïlande est aussi largement cultivée. Par contre, les forêts ne comptent plus que pour moins de 7 % du territoire, de loin le plus faible taux dans la région.
 
Cette déforestation a des conséquences désastreuses pour un pays densément peuplé d’à peu près 98 millions d’habitants, à la fois très montagneux et exposé aux pluies violentes accompagnant les fréquents typhons. Ses causes sont, d’un côté, le pouvoir qu’exercent les lobbys de l’industrie forestière et de l’agriculture commerciale sur un gouvernement fortement handicapé par le népotisme et la corruption et, de l’autre, la pauvreté des populations agricoles, aux prises avec un environnement naturel en constante dégradation. Cette situation contraint un grand nombre de personnes à se déplacer sur un territoire, tant terrestre que maritime, de plus en plus vulnérable et congestionné.
 
Plus fondamentalement, il y a longtemps que les îles de l’archipel, bien que toujours sollicitées, ne suffisent plus à absorber les pressions migratoires. Depuis le début du XXe siècle et en proportion croissante, c’est plutôt « l’archipel mondial » qui est devenu la véritable frontière d’expansion démographique : la diaspora philippine est en effet l’une des plus actives au monde.
 
Diaspora philippine
Quelques années après la prise de contrôle des Philippines par les Américains, les migrations vers les États-Unis ont commencé à prendre de l’ampleur. Dès lors, le flot de migrants philippins vers ce qui est demeuré pendant près d’un demi-siècle (1898-1946) la métropole coloniale n’a fléchi qu’à quelques reprises. Encore aujourd’hui et malgré l’étalement quasi planétaire de la diaspora philippine, c’est toujours aux États-Unis qu’elle est la plus présente, avec environ 30 % de ses 13 millions de membres. Une bonne proportion de ceux-ci y vivent désormais en tant que citoyens ou résidents permanents – au Canada, on en compte près de 400 000 –, mais la plupart n’ont qu’un statut de résident temporaire et appartiennent à la catégorie des travailleurs migrants : les Overseas Foreign Workers.
 
La majorité des membres de cette diaspora, qu’ils ne soient Philippins que par leur origine ou qu’ils soient des travailleurs migrants temporaires, expédient vers la mère-patrie des montants d’argent considérables. La somme annuelle rapatriée vers les Philippines a presque triplé entre 2003 et 2011, atteignant 23 milliards de dollars US selon la Banque mondiale (20 milliards selon la Banque centrale des Philippines). Cela représente plus de revenus que toute autre grande catégorie d’exportations et quelque 15 % du PIB du pays. La diaspora lui assure ainsi un renflouement devenu indispensable. Les montants rapatriés ne cessent de croître malgré les soubresauts de l’économie mondiale depuis 2007-2008. Même si la Chine, l’Inde et le Mexique, dans cet ordre, déploient un plus grand nombre de travailleurs migrants et que les rapatriements de fonds y sont plus importants en chiffres bruts, la part relative de ceux-ci dans leur économie nationale respective y est nettement inférieure qu’aux Philippines.
 
La carte de la diaspora philippine s’étend elle aussi, tout comme l’éventail des métiers pratiqués par les travailleurs migrants philippins. Certes, les travailleurs domestiques et ceux employés dans le secteur de la santé, surtout des femmes, dominent encore, d’autant plus que leur nombre est en forte croissance dans les pays émergents tels que la Corée du Sud, Hong Kong et Singapour, tout comme au Moyen-Orient. Mais on trouve aussi des Philippins dans une large gamme de métiers, leur connaissance de l’anglais représentant un atout considérable. Ceux-ci vont du moins qualifié, tel le serveur dans la restauration rapide, au moyennement qualifié, tel le matelot (en particulier dans la marine marchande américaine), ou au très qualifié comme dans l’enseignement et les technologies de l’information, entraînant dans ce dernier cas une fuite importante et constante des cerveaux. Cette situation modelée sur l’économie mondiale est également manifeste dans l’essor des centres d’appels – grâce, ici aussi, à la connaissance de l’anglais américain. Ceux-ci emploient plus de 400 000 téléphonistes aux Philippines, soit plus encore qu’en Inde, jusqu’à récemment chef de file mondial dans ce secteur.
 
Profondément imbriqué dans l’économie planétaire, l’archipel philippin constitue ainsi bel et bien une représentation métaphorique d’un monde lui-même archipélagique, car tout autant maillé d’îles et de réseaux dépendants et vulnérables.

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