Relations novembre-décembre 2016

La trahison des élites : Austérité, évasion fiscale et privatisation au Québec

Catherine Mavrikakis

Petites politiques du leurre

Ce matin-là, j’entrai dans le salon funéraire alors que la cérémonie allait tout juste commencer. J’avais flâné longtemps dans le coin, pas loin, ne me décidant pas à m’approcher du lieu de la célébration – poussant même la porte d’une quincaillerie où j’avais fait semblant, toute vêtue de noir, de comparer les roses et les orangés de Benjamin Moore pour ma cuisine –, de peur de tomber sur quelque connaissance qui m’obligerait à faire la conversation, à parler de la pluie et du beau temps, afin d’oublier les circonstances si tragiques qui nous réunissaient.
           
Tout de suite, je fus happée par un flot d’êtres qui se dirigeaient vers la salle où nous allions rendre hommage à cette amie d’enfance, que je n’avais pas vue depuis plus de 20 ans, mais que je pleurais depuis l’annonce de sa mort, comme on pleure une sœur.
           
Margaux était morte une nuit d’alcool, comme elle en avait connu tant dans sa vie. Comme tous les soirs, Margaux avait arrosé, sans trop y penser, les médicaments de toutes sortes qu’elle prenait pour se maintenir en santé de quelques verres de vin rouge qui lui tachait les dents. Comme à son habitude, Margaux avait vite mélangé ses comprimés à sa douleur et à son Bordeaux. Cette nuit du 1er juillet, son cœur n’avait pas tenu le coup. Elle ne s’était pas réveillée de ses anesthésies temporaires, des souffrances enfantines, de la vie qui avait fait de cette fille trop douée une alcoolique incapable de garder le moindre travail et le moindre amour.
           
Il y avait tellement d’années que je ne voyais plus Margaux, même si je recevais de temps à autre un coup de téléphone ou un courriel m’injuriant ou encore me comblant d’amour, que je ne reconnus personne en entrant dans le salon funéraire, à part un lointain collègue avec lequel j’avais travaillé plus jeune et qui était spécialiste de l’empathie. Je ne savais d’ailleurs pas comment Margaux avait connu ce type, mais je m’assis à ses côtés, comme pour me rassurer. Il me fit un petit signe absent de la tête, ennuyé. La cérémonie commença. Tout le monde y allait d’un témoignage un peu niais, quoique sincère. Je ne reconnaissais pas dans la femme que les gens décrivaient la Margaux flamboyante, brillante de mon enfance, celle que j’avais beaucoup aimée et qui m’avait sauvé la vie plusieurs fois, par son intelligence et sa bienveillance. Étrangement, les discours se succédaient mais personne ne mentionnait la maladie qui avait emporté Margaux. De son alcoolisme, de ses tremblements, on ne disait rien.
           
On ne doit pas rappeler, j’imagine, que l’on meurt souvent à coups de désespoirs noyés. On ne doit pas mentionner ces choses-là durant les enterrements. Il faut se rappeler simplement des bons moments, célébrer la vie même quand on la traverse avec tant de peine.
           
Il faisait très chaud en cette première journée du mois de juillet, une chaleur accablante qui me força à enlever le veston noir que j’avais cru bon de porter dans les circonstances. Maladroite, je ne parvenais pas à me dévêtir et me tortillais sur ma chaise, quand tout à coup je sentis une main m’aider et me délivrer de ma propre étreinte. Je crus d’abord que le vieux prof avec lequel j’avais déjà travaillé était là pour moi. Je me tournai vers lui et vis son regard vide. Non, la main qui me portait secours appartenait à une dame de mon âge, assise à mes côtés. Après avoir pris ma veste sur ses genoux, elle me tendit un mouchoir en papier. Elle aussi pleurait doucement, et je mis mon bras autour de son corps, quelques secondes, comme pour lui dire que oui, il y avait quelqu’un pour accueillir tout cela, que nous étions ensemble avec Margaux.
           
Nous pleurâmes côte à côte, longtemps… tout le reste de la cérémonie. Par moments, la vieille dame me caressait les mains. À d’autres, je la soutenais de mes bras. Nous ne nous étions jamais vues et je ne savais rien de ses liens avec la morte, mais dans la petite communauté en larmes que nous formions, l’une à côté de l’autre, sur nos chaises, quelque chose de Margaux restait vivant, à l’abri des discours qui se tenaient et des photos qui passaient à l’écran.
           
À la fin de la cérémonie, je quittai les lieux, après avoir embrassé silencieusement ma voisine et bousculé mon voisin hébété. Je ne sus jamais le nom de cette dame avec laquelle j’avais vécu en silence ma peine… Je n’ai jamais revu cette femme. Tout ce que je sais, c’est que ma voisine et moi avons partagé quelque chose que les mots nous auraient empêché de vivre. Une douleur vive.
           
Il fallait peut-être ce leurre d’une communauté de silence et de larmes pour que quelque chose ait lieu pour moi ce jour-là. Et ce leurre, dans un monde de discours prêts-à-porter, d’injonctions à la parole, je l’accepte comme une vérité.
           
Sur ces larmes ne s’édifiera pas un combat. Aucune lutte ne découlera de nos pleurs. Mais il reste quelque chose de politique à pouvoir pleurer avec une inconnue sur la mort d’une amie ou sur ce monde qui me donne trop souvent juste envie de fondre en larmes. Oui, avec des compagnons de douleur, j’ai besoin de croire, même si c’est illusoire, que nous pourrions souffrir ensemble longtemps et refaire ce monde en offrant une autre mort à Margaux.

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