Relations février 2001

Apocalypse now?

Anne-Marie Gingras

Péril en la démocratie

L’auteure est professeure de science politique à l’Université Laval

La concentration de la presse menace l’espace public

L’achat de Vidéotron par Quebecor et l’acquisition des trois journaux d’UniMédia – Le Droit, Le Soleil et Le Quotidien – par Gesca (Power Corporation) ont fait la une des journaux. À chaque mouvement de concentration, des préoccupations au sujet du plura­lisme en information et des conflits d’intérêt sont publiquement exprimées. Pour pallier ces problèmes, Guy Crevier, président et éditeur de La Presse, affirmait que l’achat des journaux d’UniMédia ne remettrait pas en cause la diversité des opinions et l’indépendance des rédactions. Cette affirmation laisse supposer que la diversité existe déjà et que l’indé­pendance des rédactions est totale!

La concentration de la presse pose un certain nombre de questions à la démo­cratie. Il faut tout d’abord préciser que les médias constituent une bonne partie de l’« espace public », c’est-à-dire un lieu où sont débattues les questions d’intérêt public. En démocratie, l’espace public permet (en théorie) aux citoyens et aux citoyennes de prendre connaissance des enjeux qui les affectent et ensuite de participer, de voter et de militer en toute connaissance de cause.

Dans un contexte de concentration, un nombre toujours plus restreint d’acteurs dicte les règles de l’espace public. Au Québec, Quebecor et Gesca détiennent ainsi 96,5 % de la presse quotidienne francophone. André Desmarais (Power Cor­poration), Pierre-Karl Péladeau (Quebecor), Jean Monty (BCE) et Izzy Asper (CanWest Global Communications) ont la main haute sur la majeure partie de l’espace public. Leurs décisions ou celles des cadres qu’ils ont choisis déterminent ce qui sera lu, écouté et vu. Elles ont donc un impact fondamental sur nos « images collectives », sur notre manière de comprendre le monde, sur nos représentations sociales.

Directement ou indirectement et de manière plus ou moins prononcée, les médias des entreprises privées font la promotion d’un certain nombre de va­leurs : l’individualisme, le respect de l’ordre établi, la charité, la méfiance envers les organisations de travailleurs, la con­fiance envers le capitalisme et le libre-échange. Dans cette partie de l’espace public sous l’égide de ces trois magnats des médias, la consommation et l’amusement sont hypervalorisés et l’éventail idéologique va du centre à la droite.

Bien sûr, les propriétaires et leurs cadres ne contrôlent pas le travail des journalistes de manière tatillonne, et nom­breux sont les journalistes à qui on n’a jamais ordonné de modifier leur texte. Mais le travail est bel et bien organisé par la direction des médias, qui décide de l’affectation des ressources humaines, techniques et financières ainsi que du style du média. Dans la presse écrite, par exemple, la direction a la main haute sur la une et le patron décide de l’orientation idéologique des éditoriaux.

On constate aisément que ce qui fait problème n’est pas seulement la concentration de la presse, mais l’appartenance d’un si grand nombre de médias à des entreprises privées dont la perspective, les objectifs et les principes directeurs sont rigoureusement les mêmes! Alors, mis à part les inévitables conflits d’intérêt, que Le Soleil, le Droit et Le Quotidien soient détenus par Conrad Black ou André Desmarais ne change pas fondamentalement la donne…

La propriété croisée (de journaux et de stations de télévision, par exemple) risque d’enfermer des pans entiers de l’espace public dans un « esprit semblable ». Ceux et celles qui s’informent par le biais des journaux de Quebecor et de la station TVA ne risquent pas d’être dépaysés! La multiplication des sources d’information, à l’ère d’Internet, ne change pas fondamenta­lement cette dynamique. On s’affaire ainsi activement à inté­grer les sites web aux empires médiatiques (ou à en créer), reproduisant ainsi les contenus des médias traditionnels. Ces sites sont rendus accessibles par des « portails » qui dirigent, voire dictent nos choix. Enfin, il faut sou­ligner que si les internautes ont accès à des sources d’information in­finies sur le web, peu d’individus disposent du temps nécessaire pour devenir de véritables « ci­to­yens du monde ».

Quant à l’impact réel de la concentration de la presse sur la qualité de l’information, toutes les recherches soulignent que la synergie et la volonté de faire du profit mènent davantage aux rationalisations (fusions de services, mises à pied, fermetures) qu’à l’augmentation de la qualité de l’information. On veut bien davantage satisfaire ses actionnaires ou étendre son emprise sur le marché que promouvoir une information variée, riche et critique. Bien qu’il faille vraiment faire le bilan, un à un, des mouvements de concentration pour comprendre dans le détail l’impact réel des transactions, il faut tout de même souligner que lorsque le retour sur l’investissement guide les choix stratégiques, il est peu probable qu’il en résulte une amélioration de la qualité de l’information.

Apocalypse now?

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