Relations mars-avril 2017

Violences : Entendre le cri des femmes

Jean Bédard

Péril en la demeure

Vladimir Poutine en Russie, Recep Tayyip Erdogan en Turquie, Bashar al-Assad en Syrie, Donald Trump aux États-Unis… la liste des autocrates pourrait s’allonger. Doit-on s’inquiéter ? N’avons-nous pas l’impression que des tisons dansent au-dessus de barils de poudre ?
 
Là où nous sommes, tout paraît paisible. Nous nous promenons en forêt, il fait beau. Nous marchons, heureux et plutôt insouciants. Nous avons apporté des saucisses à griller. Mais soudain, un forestier nous croise au moment où nous nous apprêtons à bivouaquer : « Vous ne voyez pas ? s’écrie-t-il, affolé. Le sous-bois est terriblement sec, il suffit d’une étincelle et ce parc si tranquille se transforme en fournaise. » Nous plions bagage et accélérons le pas. Nous espérons qu’aucun énergumène n’allume de feu de camp… Nous croisons des étrangers qui arrivent d’un peu plus loin. Encore sous le choc, ils nous racontent qu’ils fuient au risque de leur vie car, là-bas, le brasier est déjà incontrôlable.
Voilà mon sentiment. Je pense qu’un « forestier social » comprendrait immédiatement les risques que courent nos sociétés. Il ne pleut pas depuis trop longtemps. L’eau manque. L’extrême de la sécheresse dans l’univers social, c’est sans doute le ressentiment.
 
Le ressentiment au sein d’une population commence avec l’impression refoulée d’avoir été politiquement trahie, de ne plus pouvoir faire confiance. S’ajoutent d’autres facteurs comme le désarroi intérieur, ou si vous préférez, le cynisme complet vis-à-vis des questions fondamentales de l’existence humaine : Qui suis-je ? Quel est le sens de cette vie ? Quel est notre destin ? Plus encore, le désarroi se nourrit du malheur des pauvres et de l’angoisse qu’il injecte dans la classe moyenne qui peut à tout moment basculer dans le même enfer. En plus de cette angoisse, l’impression que le journalisme d’investigation est presque anéanti par l’info-spectacle, que l’éducation ne vise plus l’art de penser mais l’adaptation aux forces du marché, que la médecine ne vise plus la santé des gens mais la « santé » de l’industrie médico-pharmaceutique, que l’art n’est plus qu’une distraction… Bref, nous développons le sentiment que nous ne sommes plus là pour prendre soin les uns des autres, mais pour servir une machine qui nous échappe complètement.
 
Tout cela se transforme en ressentiment lorsqu’on se sent soi-même en train d’abdiquer au profit de la machine. On en vient alors à haïr secrètement notre inavouable inaction qui affaiblit nos institutions démocratiques. Ne pouvant plus regarder en face notre démission, nous sommes tentés de projeter notre ressentiment sur un ennemi (toujours extérieur au « nous » national) et sur un bouc émissaire (toujours intérieur à ce même « nous » national).
 
Le principe est le suivant : tant que la majorité croit aux organisations collectives (politiques, économiques, sociales), le réflexe démocratique consiste à voter à droite ou à gauche. Les citoyens misent sur l’équilibre de ces deux « rationalités » pour neutraliser les excès des hommes et des femmes de pouvoir. Mais lorsque trop de gens n’ont plus rien à perdre et qu’ils sont asséchés par le ressentiment, ils se rallient facilement à la personne qui pointe le doigt en disant : « L’ennemi c’est lui, le bouc émissaire, le voici. » C’est comme si cette personne plaçait une loupe sur la broussaille pour faire converger le ressentiment : soudain « la cause du mal » est localisée. Et le feu prend. C’est alors qu’arrive au pouvoir, non plus un chef politique, mais un danger public.
 
Dit autrement, la démocratie permet le moins pire des gouvernements, mais lorsque le ressentiment dépasse la mesure, le pire peut l’emporter. Dans l’histoire humaine, ces passages par le pire ont presque toujours tourné au cauchemar, parce que le pyromane est d’autant bon stratège qu’il n’a rien à faire de la vérité ou de quelque moralité que ce soit. Lorsqu’on s’en aperçoit, il a déjà organisé sa police, et gare aux opposants.
 
Mais qu’est-ce qui le rend si dangereux ? Prenons l’incendiaire qui a accaparé l’espace politique chez nos voisins du Sud. Il est si narcissique qu’il ne peut supporter de perdre. Gagner est le critère absolu de sa propre existence. Il n’a rien à faire d’un système de valeurs à droite ou à gauche, religieux ou laïque, ouvert ou fermé ; il ne défend pas des valeurs, ni même une idéologie (il utilisera l’idéologie la plus opportune, selon les situations) : ce qui importe, c’est de gagner. Toutes les tricheries sont non seulement possibles, mais nécessaires et légitimes vis-à-vis de ce seul impératif. Si, pour arriver à ses fins, il doit incendier la forêt, il le fera. « Tous unis contre l’ennemi » constitue pour lui la seule solidarité possible, car il est incapable de défendre un minimum de bien commun propre à la vie politique et à l’équilibre social.
 
Mais en réalité, malgré le malheur qui suivra, et peut-être provoquée par ce malheur, une autre solidarité naîtra. Car mise à l’épreuve, l’humanité finit par se souder autour de son plus grand principe de survie : prendre soin les uns des autres.
 
Cependant, le malheur n’est pas nécessaire. L’eau pour contrer l’incendie est en nous. Par elle, chacun d’entre nous peut humidifier la forêt et prévenir le feu. Le pyromane n’a alors plus de chance. C’est notre agir et notre vigilance qui gardent vivantes nos institutions démocratiques, sans lesquelles elles ne peuvent que dépérir. Ce qui a toujours manqué dans l’histoire et qui nous met chaque fois en danger, c’est la promptitude à repérer à temps les usurpateurs et à rejeter radicalement leur autorité. Il nous faut y remédier, car « laisser la chance au coureur » signifie perdre notre pouvoir collectif et abandonner le monde aux « pyromanes »[1].

 

 


[1] L’auteur a développé cette idée dans Le pouvoir ou la vie, Montréal, Fides, 2008.

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