Relations Hiver 2021-2022 / Sur les pas d'Ignace

La jeunesse qu'on exclut

Roxana Dulón

Percées féministes dans les œuvres jésuites

L’auteure, collaboratrice des jésuites, est directrice d’un bureau régional de la Fondation Action culturelle Loyola, en Bolivie

Après des études supérieures en gestion et en géographie économique, puis un long parcours au sein d’ONG spécialisées en développement rural et périurbain, j’ai rejoint il y a trois ans l’une des œuvres sociales jésuites les plus anciennes de Bolivie : la fondation Action culturelle Loyola (ACLO). Depuis 55 ans, cet organisme veille à l’éducation et à la défense des droits des secteurs appauvris de la population autochtone et paysanne et des classes populaires urbaines. Il gère aujourd’hui un réseau de stations de radio dans le sud de la Bolivie. Quand j’ai dit à mes amis quel était mon nouveau travail, la réponse de plusieurs a été : « Mais qu’est-ce tu vas faire dans une institution d’hommes et de curés ? » Cela m’a amené à passer en revue les défis qui m’attendaient, les stratégies que je devrais mettre en œuvre, les objectifs à atteindre et les valeurs féministes que je portais, discernant leur pertinence dans une œuvre sociale de l’Église catholique.

Je suis devenue la première femme directrice de l’un des bureaux régionaux de l’ACLO, à la suite d’une décision du conseil d’administration (qui compte parmi ses membres des femmes et des personnes laïques). Parmi les éléments qui ont justifié cette décision, on retrouvait explicitement la dette de l’institution envers les femmes. Il ne me restait qu’à gagner le soutien de mes nouveaux collègues.

Une fois en poste, ma tâche consistait à débusquer et à éliminer les inégalités fondées sur le genre. Pour y arriver, je me devais d’intégrer ces objectifs transversaux dans la conduite de tous les projets et de toutes les actions de l’organisme, comme cela se fait dans les organisations séculières. Cependant, ces approches ne sont pas très courantes au sein des institutions ecclésiales, connues pour être généralement conservatrices et donc promptes à reproduire des pratiques et des stéréotypes patriarcaux. Mon défi était donc de revoir, d’analyser et de rendre visibles nos propres normes, procédures, usages et pratiques qui reproduisent des relations de pouvoir.

J’ai commencé par analyser les écarts salariaux entre les hommes et les femmes, en repérant leur masse salariale. Les résultats montraient clairement, chiffres à l’appui, l’existence d’inégalités salariales. Ce constat révélait aussi la moindre place qu’occupent les femmes et les espaces de pouvoir réel qui sont les leurs. Pour changer les choses, nous devions donc rendre visibles l’usage du langage et les images sexistes qui marginalisent les femmes dans la dénomination des postes, la rédaction de projets et, surtout, dans la communication informelle et radiophonique, qui est au cœur de l’action de l’institution.

Contrairement à mon appréhension initiale, j’ai rencontré des hommes et des femmes qui m’ont aidée à amorcer des changements sur le plan quotidien autant que normatif. Ils et elles se sont mis à être plus sensibles au sexisme, au machisme, au classisme et aux autres formes de discrimination. Nous avons trouvé ensemble des moyens de changer les règles de telle sorte que tous et toutes se sentent à l’aise de travailler dans une institution mixte, où ils et elles jouissent des mêmes droits, tout en reconnaissant leurs situations et conditions différentes. Nous avons aussi proposé et mis en place un code d’éthique et un comité chargé de traiter des questions épineuses, comme le harcèlement au travail.

J’ai ainsi été témoin d’un processus de discernement audacieux permettant de poser des questions liées au rôle, à la position et à l’exercice du pouvoir concernant les femmes au sein de la Compagnie de Jésus. À l’échelle de l’Amérique latine et des Caraïbes, les secrétariats du secteur social ont encouragé la formation d’un groupe sur le genre afin de tenir compte des enjeux propres aux femmes dans le processus décisionnel. Grâce à l’appui d’alliées à travers le monde, nous travaillons maintenant à mettre sur pied une commission intercontinentale des femmes.

Après des années à revendiquer un changement de paradigme, c’est la première fois que j’ai la chance d’assister à un véritable changement d’une structure ecclésiale à l’échelle mondiale.

Après des années à revendiquer un changement de paradigme, c’est la première fois que j’ai la chance d’assister à un véritable changement d’une structure ecclésiale à l’échelle mondiale. La route sera longue et difficile, mais nous sommes en marche. Et depuis mars dernier, une commission paritaire sur le rôle et les responsabilités des femmes dans la Compagnie de Jésus travaille à évaluer la place qu’occupent les femmes à tous les niveaux dans les institutions jésuites et dans leur travail apostolique.

Cette expérience, comme beaucoup d’autres, montre que pour réaliser des changements dans une perspective féministe, il est important que les transformations soient initiées par des femmes selon les principes féministes ; et plus encore, qu’il nous faut miser sur l’égalité et la justice, que nous soyons des femmes ou des hommes, des personnes laïques ou religieuses.

 

* Traduit de l’espagnol par Jean-Claude Ravet


SUR LES PAS D’IGNACE : Réflexions, analyses et témoignages en provenance des œuvres jésuites des quatre coins du monde.


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