Relations mai 2008

Le syndicalisme dans la tourmente

Marc-André Gagnon

Penser l’économie autrement

Plusieurs économistes québécois se regroupent pour mettre de l’avant une autre vision de l’économie.

L’auteur est chargé de cours en économie à l’UQAM et à l’Université de Montréal

L’enseignement de l’économie dans les institutions universitaires est régulièrement critiqué sur plusieurs fronts. On lui reproche sa haute formalisation mathématique et sa déconnexion d’avec le monde réel. Enseignant moi-même aux départements d’économie de l’UQAM et de l’Université de Montréal, je ne compte plus les étudiants déçus des programmes en économie : « Je voulais comprendre nos enjeux de société, mais tout ce que j’apprends, c’est à faire des maths! »

En 2000, en France, les étudiants en économie de l’École normale supérieure de Cachan (l’élite des institutions d’enseignement d’économie en France) ont lancé une pétition. Cette dernière exigeait un plus grand pluralisme des approches et un véritable souci du réel plutôt que de s’enfermer dans un autisme mathématique. Cette pétition, reprise dans le monde anglo-saxon, a donné naissance au mouvement pour une économie post-autiste (<www.paecon.net>).

Ici, au Québec, sept économistes – Kamel Béji, Guy Debailleul, Gilles Dostaler, Bernard Élie, Frédéric Hanin, Sylvie Morel et Vincent van Schendel – ont lancé un appel similaire dans les pages du Devoir, le 9 février dernier, pour critiquer la pensée économique dominante et revendiquer une véritable place pour un pluralisme des idées dans le débat public et l’enseignement de l’économie. La version intégrale de leur déclaration, intitulée « Pour une autre vision de l’économie », se trouve sur le site <www.economieautrement.org>. En date du 15 mars, celle-ci comptait déjà plus de 1 100 signataires – dont près de 150 économistes de formation – et le processus d’appui se poursuit.

Ce plaidoyer en faveur d’une autre vision de l’économie contient trois revendications contre la pensée économique dominante – qui se résume à la théorie néoclassique fondée sur l’action rationnelle et le principe d’une concurrence pure, exempte des jeux de pouvoir caractérisant le capitalisme corporatif. La première demande est celle d’un enseignement de l’économie fondé sur un pluralisme théorique reflétant la diversité des approches. Puisque les professeurs « hétérodoxes » n’ont plus de poids institutionnel pour modifier les tendances lourdes qui ont conduit à un enseignement monolithique de l’économie dans les universités, on peut penser que seules des demandes répétées de la part d’étudiants organisés en faveur d’un tel pluralisme pourraient modifier cette tendance. 

La seconde revendication consiste à refuser la pensée magique faisant de l’économie un mécanisme naturel qui répondrait à de soi-disant lois naturelles selon lesquelles l’interaction sans contrainte d’individus égoïstes, poursuivant leur intérêt particulier, génère le maximum de bien-être pour la collectivité. Ce réductionnisme propre à la pensée économique dominante conduit à défendre une idéologie politique néolibérale en faveur du désengagement des pouvoirs publics, du laisser-faire et de la responsabilisation individuelle. En termes plus « économistes », il s’agit d’exiger l’abandon de la croyance en l’équilibre général dit walrassien – proposé par l’économiste français Léon Walras à la fin du XIXe siècle – soit le modèle formalisant l’idée que la liberté économique individuelle conduirait à la plus grande efficacité économique. 

Il est troublant qu’on doive encore réclamer l’abandon de cette idée puisque depuis plus de vingt ans, la science économique a abandonné le programme de recherche de « l’équilibre général » qui n’a jamais permis de démontrer de manière logique et scientifique que les « forces du marché » conduisent nécessairement à une meilleure allocation des ressources que des systèmes de répartition alternatifs. Tout étudiant en économie et tout économiste sérieux doit savoir cela. Et pourtant, cette idée normative de la supériorité « scientifique » du marché reste toujours implicite dans le discours et l’enseignement économiques dominants.

Finalement, la dernière revendication consiste à redonner droit de cité aux conceptions économiques alternatives dans le débat public. Il s’agit ici d’organiser institutionnellement un contre-discours économique grâce aux approches alternatives et face aux idées répandues par l’Institut économique de Montréal et l’Institut Fraser, deux think tanks néolibéraux qui ont su prendre une place importante dans le débat public sur les enjeux socio-économiques. C’est l’objectif manifeste de la déclaration « Pour une autre vision de l’économie », qui s’inscrit dans un ensemble d’analyses et d’actions portées depuis plusieurs années par les mouvements altermondialistes pour contrer l’emprise de certains dogmes économiques sur nos sociétés.

On ne peut que se réjouir d’une telle initiative de la part des économistes hétérodoxes qui cherchent à rappeler que l’économie ne doit pas être confondue avec l’idéologie néolibérale mais doit rester, au contraire, un lieu de débats sur les enjeux contemporains de notre société. Toutefois, il faut se demander si une telle initiative n’arrive pas trop tard dans une discipline devenue institutionnellement monolithique et incapable de produire quelque relève en termes de pensée économique critique. Assistons-nous à un renouveau de la pensée non conformiste en économie ou plutôt à ses derniers balbutiements, tels des cris de Cassandre s’évanouissant dans les flots tranquilles du discours dominant? Seule la suite des choses nous le dira.

Toute personne intéressée à se joindre à cette entreprise est invitée à signer la déclaration et à participer aux activités qui seront organisées par la suite.

 

Le syndicalisme dans la tourmente

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend