Relations février 2005

Autochtones : blanc de mémoire

Mathieu Houle-Courcelles

Pendant qu’on encense le CRTC, personne ne questionne la mainmise des multinationales du divertissement sur les ondes publiques

L’auteur est militant libertaire

L’immense majorité de la gauche sociale et politique s’est félicitée de la décision de retirer la licence de CHOI, prise par le CRTC. L’arrogance et le venin de ses animateurs avaient depuis longtemps réussi à faire l’unanimité contre la station. Le CRTC venait donc de nous rendre un précieux service, nous qui avons été incapables tout au long de ces années de comprendre et de combattre l’essor d’un nouveau populisme de droite que la radio incarne. Mais cela risque d’être un cadeau empoisonné pour qui souhaite mettre un terme au phénomène de la radio-poubelle et à la montée en force des idées ultralibérales dans notre société.

Des lendemains qui déchantent

Alors que les partisans de CHOI se mobilisent et fourbissent leurs armes durant la longue procédure d’appel pendant laquelle la station continue d’émettre, la principale initiative de la gauche a été de faire circuler une pétition appuyant le CRTC dans sa décision. Initiative certes courageuse, mais qui a malheureusement contribué à limiter l’horizon du débat. Dès lors, on assiste à une polarisation du discours public : on est pro-CHOI ou pro-CRTC. Il faut choisir son camp. La bataille s’engage alors sur un terrain miné : face au discours sur la liberté d’expression, porté habilement par une entreprise capitaliste dénuée de scrupules, Genex Communication, on oppose la sagesse de l’État, venu rendre justice et faire respecter la loi et l’ordre. 

Faute de stratégie claire, faute d’avoir combattu le mal à sa racine sur nos propres bases, on s’en remet aux instances de l’État pour régler nos problèmes politiques. Il reste alors très peu de place pour essayer d’articuler un autre point de vue, tout aussi critique mais beaucoup moins conciliant à l’endroit d’un tribunal créé par l’État afin de réglementer les ondes publiques. Pendant ce temps, personne ne questionne la mainmise des ondes par les multinationales du divertissement et du star-system sous la bénédiction du CRTC.

Un retournement de situation

La décision du CRTC a permis à CHOI de se présenter comme une victime aux yeux de la population. Il en est de même chaque fois que l’État choisit d’interdire un groupe ou une association sur la base du droit d’association ou de la liberté d’expression. L’auditeur moyen s’est senti personnellement lésé de ne plus pouvoir écouter le poste de son choix. La stratégie des animateurs de CHOI a été d’associer une légitime colère contre l’omniprésence de l’État dans nos vies à un discours prônant la liberté individuelle absolue, sans égard à celle d’autrui, à mille lieues d’une liberté qui s’exerce véritablement pour tous et toutes.

En collant de trop près au CRTC, la gauche est donc associée à une démarche que plusieurs jugent, à tort ou a raison, potentiellement liberticide. Il nous faut développer une autre analyse et d’autres pratiques pour s’adresser directement aux milliers de personnes qui ne sont ni des « fachos » ni des nazis, mais tout simplement des auditeurs qui aiment le rock lourd et pesant du 98,1. Ce n’est pas en interdisant à CHOI d’émettre qu’on éliminera, comme par enchantement, la circulation de ces idées dans notre société. Même si CHOI finit par disparaître des ondes, les auditeurs de cette station trouveront d’autres canaux pour exprimer leur colère et leur frustration. Certains politiciens l’ont d’ailleurs bien compris, comme le montre la victoire de l’ADQ dans le comté de Vanier. Loin de se considérer comme battus d’avance, les auditeurs et les annonceurs de CHOI ont non seulement maintenu leur appui à la station, mais plusieurs d’entre eux sont également devenus des militants… Le problème de la montée des idées réactionnaires, loin de se résorber, a pris une tournure dangereuse.

Sortir de nos « zones de confort »

Le combat qui s’amorce contre le poison démagogique qui s’est répandu dans notre communauté sera de longue haleine. Il passe par le soutien de celles et ceux qui luttent et se retrouvent dans la mire de CHOI, de l’État et du patronat, par la création de liens entre salariés et sans-emploi, syndiqués et non syndiqués, par le développement et la diffusion de nos propres médias, comme le journal Droit de parole, la radio CKIA ou le site Internet quebecpunkscene.net, en rappelant, au passage, que l’ennemi de notre ennemi n’est pas forcément notre ami.

Autochtones : blanc de mémoire

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