Relations juillet-août 2016

À qui la terre? - Accaparements, dépossession, résistances

Dominique Bernier

Pas de souveraineté alimentaire sans accès à la terre

L’auteure est coordonnatrice de la Coalition Pour que le Québec ait meilleure mine et ex-responsable du dossier agriculture aux AmiEs de la Terre de Québec

La solution au problème de la faim dans le monde ne passe pas par l’accaparement des terres et le productivisme, mais par le contrôle démocratique de la terre et la reconnaissance que cette ressource est aussi rare que vitale.

Occupant quelque 3,5 milliards d’hectares, soit 25 % des terres émergées de la planète, l’agriculture génère une production sans précédent dans l’histoire. Pourtant, la faim sévit toujours, principalement chez les paysans. Il y avait 925 millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire dans le monde, en 2010. Parmi elles, 80 % étaient des ruraux (paysans pauvres, paysans sans terre, pasteurs nomades, habitants des forêts, etc.) et 20 % des urbains en situation d’extrême pauvreté, dont beaucoup sont d’anciens ruraux dépossédés de leurs terres qui se sont rendus en ville pour tenter d’échapper à la misère[1].
 
Selon les institutions internationales, le problème de la faim résulterait d’une production alimentaire insuffisante. Mais y a-t-il vraiment une pénurie alimentaire ? Le problème ne résiderait-il pas plutôt dans la répartition des denrées et, en amont, dans le contrôle des moyens de production agricole ?
 
Une ressource rare
La plupart des gens ne réalisent pas l’importance des terres agricoles. La couche arable, constituée des dix à quinze premiers centimètres fertiles du sol, prend plusieurs dizaines de milliers d’années à se constituer. Il s’agit d’une ressource rare, non renouvelable à l’échelle du temps d’une vie humaine, mais essentielle à la survie des populations.
 
Or, cette ressource cruciale échappe de plus en plus au contrôle démocratique des peuples qui en dépendent. L’accaparement des terres est un des facteurs en cause et se fait toujours au détriment des cultures vivrières visant à nourrir les populations locales. En moyenne, depuis 2007, de grandes entreprises privées du secteur agro-industriel mais aussi financier s’emparent de 10 millions d’hectares de terres chaque année à des fins de spéculation ou de production. GRAIN, une ONG très réputée pour ses recherches sur l’accaparement, est catégorique : « Les investisseurs privés ne se tournent pas vers l’agriculture pour résoudre le problème de la faim dans le monde ou éliminer la pauvreté rurale. Ce qu’ils veulent, c’est purement et simplement, faire des bénéfices[2] ».
 
L’accaparement est dit réel lorsque les sols agricoles sont acquis pour y effectuer l’une ou l’autre des quatre principales cultures industrielles destinées à l’exportation, soit le maïs, le riz, la canne à sucre et l’huile de palme, qui n’ont souvent rien à voir avec l’alimentation traditionnelle des populations locales. De plus en plus, il s’agit aussi de cultures industrielles destinées non pas à l’alimentation humaine, mais à l’alimentation animale, à la production d’agrocarburants ou à la captation du carbone. On peut aussi classer dans cette catégorie l’accaparement aux fins de développement urbain ou industriel, une réalité bien présente au Québec, favorisée par une fiscalité foncière qui privilégie le bâti.
 
L’accaparement virtuel, quant à lui, a connu un boom important après la crise financière de 2007-2008. On tend à l’oublier, mais il en a résulté une flambée des prix des denrées alimentaires sur lesquelles se sont rabattus les spéculateurs échaudés par les produits financiers toxiques issus du marché immobilier. Cette hausse du prix des aliments – alléchante pour les courtiers mais tragique pour les populations pauvres – a entraîné une hausse du prix des terres agricoles. Celles-ci ont vite été perçues comme une valeur refuge pour la spéculation dans un marché incertain. Un grand nombre d’acquisitions de terres agricoles ont donc eu lieu à cette période, non pas pour les mettre en production, mais avec comme seul objectif de les revendre plus tard à un prix plus élevé.
 
L’industrialisation de l’agriculture pour nourrir la planète ?
Si l’accaparement virtuel est décrié par la plupart des institutions qui s’occupent de la question agricole, l’accaparement réel est quant à lui justifié, voire soutenu dans un grand nombre de politiques dites de « développement international » prônées, entre autres, par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international.
 
En effet, au sein des institutions internationales, il existe un préjugé persistant selon lequel seuls les investissements privés (étrangers mais aussi nationaux), la privatisation des terres et l’augmentation présumée des rendements grâce à l’industrialisation de l’agriculture sont à même de sortir les populations de la pauvreté et d’enrayer la faim. La paysannerie, souvent pratiquée sans titre de propriété sur des terres cultivées par les mêmes familles depuis des générations, est vue comme insuffisamment productive et incapable de concurrencer les produits importés sur le marché.
 
Cette conception des choses fait abstraction de plusieurs éléments-clés. Premièrement, encore aujourd’hui, c’est l’agriculture paysanne, à petite échelle et locale, qui comble la vaste majorité des besoins alimentaires mondiaux. Deuxièmement, la pauvreté des paysans et leur apparente non-compétitivité sont principalement le fait du déversement (« dumping ») de produits du Nord hautement subventionnés et à bas prix dans leurs pays, encouragé par nombre de politiques dévastatrices au fil du temps. Enfin, s’il est vrai que l’industrialisation augmente les rendements à court terme, les résultats à long terme sont loin d’être concluants.
 
En effet, selon ce modèle, la seule biodiversité utile, c’est la plante cultivée, généralement en monoculture sur une immense surface. Cette formule provoque une augmentation des rendements à court terme. Mais après un certain temps, de nombreux problèmes apparaissent : dégradation des sols, pollution de l’eau, présence de ravageurs et de maladies, bilan énergétique non durable, perte de la biodiversité locale affectant la capacité de production.
 
Ainsi, les politiques d’industrialisation de l’agriculture ont entraîné une réduction draconienne du nombre d’espèces cultivées. Aujourd’hui, 30 espèces fournissent 90 % des calories alimentaires dans le monde. Trois espèces seulement fournissent 60 % du total : le riz, le maïs et le blé. Pourtant, 7000 espèces peuvent être utilisées comme nourriture ! La diversité des espèces s’est donc considérablement dégradée, tout comme la diversité génétique au sein d’une même espèce. Pour cette raison, la production alimentaire mondiale est plus sensible aux aléas de la nature et moins résiliente que jamais.
 
En outre, l’accaparement des terres, qui contribue à la spécialisation, la mécanisation et la capitalisation de l’agriculture, réduit le nombre de producteurs et le besoin en main-d’œuvre. La capacité de production devient de plus en plus concentrée entre les mains de quelques puissants joueurs.
 
Sécurité alimentaire contre souveraineté alimentaire
Il importe d’établir une distinction nette entre sécurité alimentaire et souveraineté alimentaire. Trop souvent utilisés comme synonymes, ces concepts englobent pourtant des réalités bien différentes.
 
La sécurité alimentaire fait référence à la disponibilité – généralement mesurée par le rendement des récoltes – et à l’accessibilité des aliments en quantité suffisante pour une population donnée. Malheureusement, on l’étudie généralement en termes quantitatifs, mais rarement qualitatifs. On s’intéresse d’abord aux flux de transactions de denrées alimentaires sur les marchés, ce qui occulte la pauvreté et la sécurité à l’échelle locale. Or, pour les peuples, la sécurité alimentaire est d’abord une question d’accès et de répartition.
 
Puisqu’il ne s’intéresse ni aux causes profondes de la faim dans le monde, ni aux moyens d’enrayer ces causes, le concept de sécurité alimentaire fait l’affaire des puissants. On ne s’en préoccupe habituellement qu’en réaction à une crise aiguë à laquelle on répond par de l’aide alimentaire d’urgence. Il sert aussi encore trop souvent à justifier le dumping de produits agricoles du Nord dans les pays du Sud ou encore à justifier l’accaparement de terres visant à « répondre aux besoins de certains (besoins de maïs ou d’argent) en privant les autres de leurs moyens de production de nourriture[3] ».
 
La souveraineté alimentaire, pour sa part, telle que définie par le mouvement paysan international La Via Campesina, qui a lancé l’idée au Sommet mondial de l’Alimentation en 1996, désigne le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée produite avec des méthodes durables. Elle implique le droit des populations à définir leur politique agricole et alimentaire et le droit des pays de protéger leurs producteurs et productrices des importations à bas prix. C’est un concept politique qui s’intéresse aux causes structurelles de la faim et qui appelle à l’action des peuples et des gouvernements pour une réappropriation collective des moyens de production.
 
La solution au problème de la faim ne réside pas dans l’augmentation des rendements à court terme, mais bien dans le contrôle démocratique exercé sur les ressources afin de les sauvegarder, de veiller à leur fécondité, à leur renouvellement ainsi qu’à leur juste partage. Il ne saurait y avoir de souveraineté alimentaire dans un monde dominé par l’accaparement des terres à des fins d’agriculture industrielle vouée à l’exportation, voire à d’autres fins encore plus contestables.

 


[1] Source des données : « Sécurité alimentaire et transformation des agricultures du monde », une conférence d’Étienne Hainzelin, conseiller au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), à Paris.
[2] GRAIN, « Les nouveaux propriétaires fonciers. Les sociétés d’investissement en tête de la course aux terres agricoles à l’étranger », avril 2009, p. 2.
[3] Ibid, p. 4.

À qui la terre? - Accaparements, dépossession, résistances

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