Relations Été 2023 / Dossier

« Invitée comme écrivaine à participer à une rencontre avec des étudiant·es de l’Université de Calgary, je retrouvai Sélom Gbanou, avec qui j’avais fait connaissance à Montréal en 2002. Cet homme est non seulement un poète, auteur de plusieurs anthologies sur la poésie africaine, mais aussi un professeur d’une humilité hors du commun, porté par sa passion pour la littérature. Peintre, photographe, musicien, conteur, son regard poétique lui permet d’entretenir une relation inspirée avec le monde. J’avais envisagé d’écrire avec lui un texte à quatre mains, mais devant la force de son écriture, il me fallut peu de temps pour décider de lui laisser toute la place. Voici le texte qui en est ressorti. »
Marie-Célie Agnant

L’auteur est professeur à l’École de langues, linguistique, littérature et culture de l’Université de Calgary, en Alberta

« La bouche qui mange ou rit ne chante pas pour ceux qui souffrent ou meurent ! »

Cet adage africain peut résumer l’essence de la poésie et suggère que le poète n’est pas un être à part, mais une part de l’être qui sait dire la servitude et la solitude, les pleurs et les leurres du monde. La poésie se décline dans sa propre langue et son propre registre. Elle constitue le bréviaire de l’être angoissé par le cannibalisme des systèmes et l’imprévisibilité de la fatalité. Comme le souligne le poète russe Ossip Mandelstam, la poésie est l’antidote des plaies intérieures quand on est victime de l’indifférence et de l’indécence d’un monde que l’on subit sans pouvoir le fuir, sauf à se ménager un refuge dans l’univers de la poésie.

De tout temps, la poésie est tourment : elle est ce par quoi arrivent bannissement, exil, mort physique ou morale, mais elle est aussi ce qui permet d’y résister. Prétextant qu’Ovide a attenté à la moralité publique, l’empereur Auguste l’isole au bord de la mer Noire au Ier siècle après Jésus-Christ. Soumis aux affres de l’exil, Ovide n’a pour solution que la poésie (il y compose son recueil Les Tristes), même s’il craint que l’angoisse et le manque de sérénité n’affectent ses vers.

À la suite d’Ovide, la liste des bannis ne cesse partout de s’allonger. Mais l’heureux paradoxe, c’est que la poésie qui est le calvaire du poète en est en même temps l’unique élixir. Durant son exil à Guernesey, Victor Hugo ne sait résister à la déréliction que grâce à la poésie qui le relie au monde et à l’espoir. Pablo Neruda, exilé sur l’île de Capri, en Italie, survit à la souffrance par sa poésie qui dit la cruauté du monde et la misère de l’individu, comme dans le poème « Je prends congé, je rentre » :

Dans ma patrie

On emprisonne les mineurs

Et le soldat commande au juge

Mais j’aime, moi, jusqu’aux racines

De mon petit pays si froid.

Pour le poète, la poésie est le lieu de rapprochement entre le Moi qui souffre et le Nous soumis au silence et qui ne peut, ne veut ou ne sait dire ses tourments. Aujourd’hui comme hier, il y a ceux et celles qui meurent et ceux et celles qui se meurent ; ceux et celles qui tuent et ceux et celles qu’on tue ; ceux et celles qui errent et ceux et celles qui se terrent. Que l’on pense à Dante, Heine, Tsvetaïeva, Nortje, La Guma, Milosz, Rabemananjara, Depestre, etc., les victimes du desiderium, ce sentiment de manque et de perte, sont légion. La poésie n’est pas la liberté, elle n’est pas un porte-bonheur. Elle est la langueur du cœur, l’hymne et la langue des douleurs et ceux et celles qui savent la parler portent en eux l’humanité qui se noie dans la soif de pouvoir et l’illusion du savoir. La poésie recherche la guérison face aux maux du monde et condamne la souffrance du sujet ou du peuple. Partir, revenir ou rester constitue le même mouvement dans la souffrance humaine, quelle qu’en soit la source.

Jean-Pierre Tremblay, extrait de Prédateur, 2015, œuvre tirée de la série L’art de la rouille
Jean-Pierre Tremblay, Prédateur, 2015, œuvre tirée de la série L’art de la rouille

Le grand poète palestinien Mahmoud Darwich écrivait dans L’exil recommencé (Actes Sud/Sindbad, 2013, p. 17) : « Voici le figuier de la maison, jouis de ses ombrages. Telle est la chanson simple qu’écrira celui qui rentre à la maison. Quant à celui qui n’a jamais quitté la maison, qui n’est ni parti ni revenu, il disposera d’une autre chanson et d’une nostalgie équivalente à la permanence de l’histoire dans la langue et au prolongement de la langue dans l’histoire. »

Toute grande poésie est recours et secours de l’être (dés)abusé qui ne laisse transparaître ses maux qu’à travers la confidence des mots. Face à un monde producteur de souffrances à l’échelle de l’individu, des communautés, des peuples, des genres, des races, des pays, des continents, etc., la poésie reste le fidèle messager du silence et le moule de l’espoir qui ne se fantasme pas du simple plaisir du rythme, de la beauté des images, mais devient une connaissance objective de l’humain qui n’est ni d’un temps ni d’un lieu. Elle relie les cœurs et fait surmonter les rancœurs en établissant de façon effective que l’expérience de l’Autre est aussi la nôtre. Ainsi, face à l’éphémère orgueil d’être immortel, face à l’aveuglement de la puissance, la poésie ramène à la tragique réalité de l’existence que rappelait Alfred de Musset dans « La nuit d’octobre » (Les nuits) :

L’homme est un apprenti,
la douleur est son maître,

Et nul ne se connaît tant
qu’il n’a pas souffert.

Nul ne peut être à l’abri de la douleur et la poésie est le cri du cœur qui vit et sent la peine. Dans l’écoute du cœur qui décline sa peine vient le discernement et s’ouvrent la possibilité et la nécessité d’une sincère interrogation sur le monde, pour une meilleure communion avec l’Autre. Et si Aimé Césaire (Cahier d’un retour au pays natal, 1939), devant l’horreur coloniale, se proclame la voix « des malheurs qui n’ont point de bouche », c’est qu’il a conscience que de tous les arts, la poésie est celui qui, loin d’être sensation, est sensibilité, sensibilisation non pas par des feux d’artifice que propose la volupté des vers, des rimes ou des métaphores, mais par les éclats de maux et de chair qui étrillent le cœur et que l’on ne peut taire. Un enfant qui meurt sous les bombes en Ukraine, en Libye, au Brésil ou au Pérou n’a pas de nom ni de patrie, car il est l’enfant de tout le monde, il est le monde de tous les enfants. La femme violée, confinée au deuil après le massacre de ses enfants sous les Duvalier, sous Pinochet, a le même visage que celle qui se meurt dans les dictatures en Afrique. Un Noir que l’on asphyxie d’un genou sur le cou ne s’appelle pas seulement George Floyd ; il est tout le monde par la poésie. La colonisation a fait les mêmes malheurs partout. Qu’il soit Abénaquis, Anishinaabeg, Kolla, Wichi, Kanien’kehà:ka, Naskapi, Zoulou, Shuar, Merina, Noir ou Rouge…, l’opprimé porte au cœur les mêmes cicatrices et toute souffrance laisse dans le cœur humain les mêmes crevasses. Les cris de douleur ont donc les mêmes couleurs. Qui fait abstraction de la réalité du monde pour se complaire dans ses rêveries ne fait pas rêver, car il ne parle pas au monde et du monde, et qui ne voit dans sa création que jouissance solitaire ne participe point à débloquer le capital de liberté, de libération pour ceux et celles qui, autour de lui, souffrent de peur, de malheur, du mal-être, d’abus, de mépris. La poésie cristallise le Moi et l’Instant pour les porter à l’universel et à l’éternité. Dans la poésie véritablement porteuse de sens, le Moi, c’est Nous, le cœur voit les mêmes points noirs et souffre les mêmes peines.

Le 4 septembre 1843, Léopoldine se noie dans la Seine. Son père, Victor Hugo, n’apprend la nouvelle que quatre jours plus tard. Dans la famille, l’évènement fut dévastateur. La sœur cadette de Léopoldine, Adèle, finira ses jours dans un hôpital psychiatrique. Hugo en fut inconsolable. En 1856, il fait paraître Les Contemplations, un travail autothérapeutique dont on retient l’un des plus beaux poèmes français : « Demain dès l’aube », écrit le 3 septembre 1847, veille de l’anniversaire de la tragédie. Ce poème touchant est contagieux par la charge de souffrance humaine qu’il incarne. Il est l’écho du vide que laisse dans tout cœur la disparition d’un être cher. Et comme le précise lucidement Hugo dans la préface du recueil : « Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous ». Tel est le sens, s’il en est un, de la poésie qui parle au monde et pour le monde dans une langue qui est celle de tout le monde.

La poésie rappelle que la souffrance est un lieu de socialité et d’humanité. Ce qui en fait la force et la qualité, du côté du poète, c’est d’alléger la souffrance en se confiant au vent, au papier, au temps. Du côté de celui qui la reçoit, la poésie fait germer à la conscience la réalité de la fragilité et l’insignifiance que nous sommes.

C’est dire que la poésie est fondamentalement l’expression de l’humanité, d’une nécessité intérieure : celle de se dire pour soi, pour les autres, de dire l’Autre au-delà de toute barrière. Lorsque le cœur en est le laboratoire, la poésie ne peut être narcissique, complaisante ou simplement autobiographique, elle est hétérobiographique, (com)plainte, remède, travail de maturation où « Je » est regard explorateur qui énonce et dénonce la souffrance humaine dans toutes ses variantes.

Propos recueillis par Marie-Célie Agnant

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