Relations juin 2007

Où va notre système de santé?

Louise Dionne

Ou va notre système de santé?

« L’envie d’agencer, de modifier ou de régenter au moins un segment de la nature des choses l’avait entraîné à la remorque des grands de ce monde, édifiant çà et là des châteaux de cartes… »
Marguerite Yourcenar, L’œuvre au noir

Le méga-projet que représente la construction du Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM), de même que le jugement de la Cour suprême autorisant le recours à l’assurance privée pour couvrir des frais médicaux (arrêt Chaoulli), ont fait couler beaucoup d’encre. Ils mettent clairement en évidence les défis et les conflits qui traversent notre système de santé.

En effet, les débats entourant l’emplacement du CHUM ont mis à l’avant-scène la diversité des acteurs et la complexité des intérêts en jeu. Des questions sociales, politiques, économiques, voire culturelles, y ont été soulevées par les représentants de centres de recherche, de chambres de commerce, d’associations patronales, d’entreprises, d’ordres professionnels, de syndicats, d’organisations communautaires et sociales. Tous ont voulu faire connaître leurs points de vue lors de la consultation publique tenue en 2004. Et le débat n’est pas terminé.

Pour sa part, l’arrêt Chaoulli a mis en lumière la volonté du secteur privé de conquérir ce « marché ». Déjà, dans le numéro de Relations de novembre 2005 qui portait sur « Les dérapages pharmaceutiques », nous avions mentionné les impacts importants du coût des médicaments sur le système. Il ne s’agit toutefois pas du seul volet lucratif convoité par les différents intérêts économiques en concurrence pour s’en approprier les bénéfices. Le nombre de cliniques privées ne cesse d’augmenter (plus d’une cinquantaine selon le site <www.santeprivee.ca>). Les entreprises de restauration et de buanderie, qui ont depuis longtemps des contrats en sous-traitance dans les hôpitaux, ont tracé la voie aux premiers partenariats public/privé (PPP).

Dans l’effervescence de ces débats, nous oublions trop souvent que notre système de santé s’inscrit dans l’ensemble des transformations sociales et politiques du XXe siècle où, peu à peu, le public a pris le pas sur le privé. Rappelons-nous que la création d’un régime public de santé au Québec – comme dans la plupart des pays industrialisés – faisait partie du vaste projet « providentialiste » de l’après-guerre. Ce projet s’est concrétisé dans la prise en charge, par l’État, de certains aspects de la vie sociale : assurance-maladie, régime de retraite, sécurité du revenu, hygiène publique, etc. Ces politiques sociales, quasi universelles, ont délimité les critères de justice et d’équité tout en instituant la notion des droits sociaux. Toutefois, cette vision a rapidement été freinée par le triomphe du néolibéralisme.

Pris dans la tourmente de l’idéologie dominante et de la mondialisation économique, les gouvernements ont été entraînés dans la spirale d’une concurrence internationale et talonnés par l’acharnement des promoteurs de la privatisation. Ces derniers imposent aussi l’impératif de la réduction des dépenses publiques. Évidemment, leur discours vantant l’efficacité du privé prend toujours soin d’éviter d’en mentionner le prix!

Au cours des années 1990, la réduction des transferts fédéraux en santé, associée à l’augmentation des coûts des soins occasionnée par l’accroissement de la population et le développement scientifique, ont également contribué à la remise en cause du système. Les progrès médicaux ont modifié la pyramide des âges. La diminution de la mortalité infantile, la hausse de l’espérance de vie et l’accès à de meilleurs soins sont la cause d’un boom démographique qui suscite des inquiétudes à l’égard de notre capacité collective d’offrir des soins à tous. La recherche médicale échappe à tout débat démocratique. Les nouvelles technologies de reproduction, la génétique et la pharmacologie se développent sans encadrement et indépendamment du bien commun. La prise en charge de la santé par l’État s’amenuise et glisse vers les autres acteurs du système de santé, soit les scientifiques, les détenteurs du savoir et les investisseurs attirés par les profits potentiels.

Les gouvernements successifs ont répondu aux différentes crises en utilisant la stratégie des réformes. Depuis la création de l’assurance maladie, en 1970, il y a eu plusieurs modifications (1977, 1996, 2001) et deux réformes importantes : le virage ambulatoire de 1991 et la réponse à l’arrêt Chaoulli, en 2006, ouvrant la porte au secteur privé. Mais les problèmes persistent, car les recommandations des nombreuses consultations publiques sont demeurées, pour la plupart, lettre morte.

Alors que la rhétorique de la privatisation et des coûts retient trop souvent toute l’attention, il est rarement question des valeurs de solidarité et d’équité qui ont inspiré la mise en place de notre régime public. La rupture avec ces valeurs se conjugue pourtant avec la perte d’influence de l’État sur le système, tant au niveau du contrôle des coûts qu’à celui de l’orientation du développement scientifique. Et le discours catastrophique ne fait que donner l’illusion qu’une prise en charge par le secteur privé assurerait un meilleur accès.

Notre système de santé connaît sans aucun doute des ratés. Des changements s’imposent. Des chercheurs autant que des praticiens ont accepté, dans ce dossier, de partager leurs expertises et d’identifier des enjeux. Ils explorent des pistes de solutions et s’interrogent sur une gestion plus intégrée des ressources. Ce n’est donc pas à un constat de déroute et d’échec que nous vous convions, mais plutôt à une réappropriation collective de notre système de santé public et universel. Il s’agit d’un bien précieux et acquis de hautes luttes! Pour l’améliorer, encore faut-il croire aux valeurs de justice et d’humanité ayant présidé à sa mise en place et qui demeurent ses fondements.

 

Où va notre système de santé?

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