Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Marie-Christine Doran

Oser accueillir le sacré

L’auteure est professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa

 

Il y a quelques semaines, mon fils de 15 ans était dans l’autobus avec des copains, revenant de l’hôpital où ils étaient allés visiter une amie ayant frôlé la mort dans un grave accident de vélo. Durant la conversation, un des jeunes confia aux autres qu’il avait fait une prière pour leur amie, « même s’il ne savait pas comment prier », venant d’un milieu non croyant. C’est alors qu’un passager adulte, entendant cela, traversa l’autobus pour venir dire au petit groupe d’amis, sur un ton menaçant, qu’il était déplorable de vouloir prier et de conforter ainsi une institution religieuse « qui a fait tant de tort au Québec ».

Cet exemple révèle toutes les difficultés que nous avons à aborder la question religieuse dans notre société. Dans ce cas-ci, il n’est même pas question de s’opposer à une manifestation religieuse sur la place publique, c’est le fait même d’adresser une prière spontanée, de se référer à la dimension sinon religieuse, au moins spirituelle de l’existence qui a suscité la colère de cet homme contre un jeune de 15 ans.

La question qui se pose ici est de savoir si on peut « décider » de ne pas avoir la foi pour des raisons sociales ou politiques, si la soif de spiritualité d’une personne peut être évaluée, jugée et condamnée au motif que des religions ont causé des méfaits. Spinoza et les grands penseurs de la liberté de conscience, qui nous ont légué une conception ouverte de la laïcité où toutes les croyances – y compris l’absence de croyance – doivent pouvoir coexister et être protégées par un État neutre, diraient clairement que non : on ne peut pas censurer la liberté de croyance qui constitue le rempart contre les tyrannies, religieuses ou politiques. C’est notamment le cas au Mexique, pour ne donner que cet exemple, où la tradition de séparation claire entre religion et politique depuis la révolution de 1910 a mené à créer un ministère des Questions religieuses, lesquelles sont encadrées étroitement par les lois en vigueur dans ce pays. Ainsi, la vitalité religieuse mexicaine, y compris le retour de nouvelles formes religieuses autochtones et de pratiques religieuses réinventées par les mouvements sociaux[1], n’a pas empêché la population de rappeler à l’ordre les dirigeants de certains partis politiques qui souhaitaient inclure des éléments religieux dans les rituels – politiques – de la passation des pouvoirs, en 2007.

Le religieux – du latin re-ligare, re-lier – fait peur parce qu’il implique une dimension intrinsèquement collective qui semble pouvoir évincer le politique et imposer des règles, souvent morales, sans soumettre ces dernières à la discussion collective qu’exige la démocratie. Pourtant, comme le montre l’analyse comparative du sociologue des religions Olivier Tschannen, plus la vitalité et/ou la diversité religieuse augmente dans une société, plus le rôle de l’État comme « régulateur » des religions est amené à se développer, assurant un contrôle des institutions démocratiques[2].

Toutefois, notre épisode de l’autobus peut aussi être éclairé par la thèse fondamentale d’Émile Durkheim, pionnier de la sociologie moderne. À partir de nombreuses observations de sociétés très diverses, il établit, dans Les formes élémentaires de la vie religieuse, que le religieux est en fait centré sur la production du sacré, créé à travers l’émotion collective. Celle-ci crée le lien social bien au-delà des phénomènes strictement religieux – ils peuvent notamment être de nature politique, mais aussi sportive ou artistique. La production du sacré échappe ainsi ultimement au contrôle de tout pouvoir ou de toute institution – y compris religieuse – puisque l’émotion collective est impossible à prédéterminer, à contrôler ou à susciter « automatiquement » par des rituels ou des actes religieux. C’est d’ailleurs ce constat qui a mené Durkheim à parler de religions « chaudes » ou « froides », ces dernières étant des structures et institutions ritualisées qui ne sont plus capables de produire du sacré – et donc du lien social – tout simplement parce que les gens qui y participent ne ressentent plus aucune émotion collective. C’est précisément cet aspect social et imprévisible du sacré que nous pouvons parfois voir apparaître dans l’espace public. Cela n’implique donc pas de fermer les yeux sur les erreurs et les dérives des institutions (religieuses, mais aussi politiques), mais signale plutôt que l’être humain restera toujours ultimement libre de vivre et de penser le social, le collectif, à partir de ce qui le fait vibrer et que la production du lien social dépasse largement le rôle de toute institution.

Par un hasard surprenant, mon fiston repart visiter son amie, encore à l’hôpital, juste au moment où je termine d’écrire ces lignes… Je ne sais pas s’il sera plus craintif de parler ouvertement de prières dans l’autobus avec ses amis, mais je sais qu’ils communient ensemble à une forte émotion, celle de ne pas laisser seule une amie blessée, pour ne pas qu’elle se décourage. J’espère que cela est annonciateur du Québec de demain.

[1] Voir M.-C. Doran, « Religion and politics in land takeovers in Mexico : new dimensions of “classical” social movements ? » Canadian Journal of Latin American and Caribbean Studies, vol. 39(1), 2014.

[2] O. Tschannen, « La réévaluation de la théorie de la sécularisation par la perspective comparatiste Europe latine-Amérique latine », dans Jean-Pierre Bastian (dir.), La modernité religieuse en perspective comparée, Paris, Karthala, 2001.

Les rites au cœur du lien social

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