Relations mai-juin 2016

Simon Paré-Poupart

Oncle Bernard – l’anti-leçon d’économie – Réalisation : Richard Brouillette

En 2008 paraissait L’encerclement – La démocratie dans les rets du néolibéralisme, un documentaire primé du réalisateur Richard Brouillette dans lequel plusieurs intellectuels de renom exposaient les mécanismes permettant au néolibéralisme d’imposer mondialement ses diktats. Sept ans plus tard, Brouillette reprend la longue entrevue que lui avait alors accordée l’économiste français Bernard Maris dans un nouveau film très justement intitulé Oncle Bernard – L’anti-leçon d’économie.
 
Il ne s’agit pas seulement ici d’un hommage rendu à chaud, moins d’un an après l’attentat contre Charlie Hebdo qui a coûté la vie à Maris et à ses collègues ; le documentaire rend pérenne un discours opposé à la pseudo-science économique dans une présentation originale. Ce nouveau bout-à-bout, produit à la fois achevé et inachevé, met en foyer Maris dans une accumulation de plans fixes, parfois même de gros plans, où sa voix ne disparaît jamais. Une voix qui sort du cadre, mais qui demeure présente, pénétrante de clarté et de lucidité. C’est précisément ce parti pris, cette concentration dans tous les sens du terme qui caractérise avantageusement le projet de Brouillette. Son œuvre proprement cinématographique réussit à restituer son sujet au naturel et, ainsi, à redonner de l’importance à une voix trop peu connue.
 
Brouillette vise juste lorsqu’il débute l’entrevue avec une question sur la pensée unique, sur le dogme libéral. Maris en a long à dire, il le sait, et l’invitation est lancée sans complexe. Ce dernier, habitué des grands médias, a pourtant une posture bien différente de celle qu’il adopte à la télévision. Il est décontracté comme rarement il l’a été, de son propre aveu. On est bien loin de la posture qu’il présentait en 2012 lors de son débat avec François Hollande, alors candidat à l’élection présidentielle en France, sur les ondes de la chaîne télévisuelle BFM. Ici, avec Brouillette, on le trouve plutôt à Charlie Hebdo, avec ses potes et « les frangins du Québec », entre une discussion avec le dessinateur Cabu – où les deux s’esclaffent de rire tout en parlant de leur satisfaction du dernier numéro – et les aboiements amicaux qu’il a pour l’équipe de rédaction trop bruyante.
 
Grâce à cette ambiance décontractée qu’arrive à installer le réalisateur, on accède au discours caché, cette parole pourtant sincère chez celui qu’on surnommait l’Oncle Bernard, mais qui ne se frayait pas toujours un chemin jusqu’au grand public. On le ressent, par exemple, lorsqu’il fustige sans ménagement les économistes croyant au marché autorégulé, disant d’eux que « ce sont soit des escrocs, soit des cons » et traitant les orthodoxes de « durs, de méchants », ou encore lorsqu’il dit simplement « le théorème de la main invisible, ça ne marche pas, c’est de la foutaise ». Pour lui, nous sommes à l’ère d’une « économie de rentiers » où l’on devrait se demander si l’on « veut que ce soit eux qui dominent le monde ».
 
Au-delà de l’hommage que Brouillette a voulu rendre, son objectif de transmettre des idées est atteint. Moins polémique que dans les pages de Charlie, Maris redevient le pédagogue qu’il savait être quand il nous explique que la théorie des avantages comparatifs ne fonctionne pas, puisque les nations et les entreprises ne savent pas faire du commerce de façon désintéressée, comme le voudrait à son tour la théorie de la main invisible d’Adam Smith. Il le rappelle crûment : dans l’histoire, la guerre vient toujours avant le commerce. Il critique aussi la prétendue scientificité de l’économie en disant : « l’économie est fondée sur des concepts inquantifiables, c’est son paradoxe, c’est une science quantitative qui utilise des concepts qui ne le sont pas », prenant pour exemple les deux piliers sur lesquels elle repose, soit la confiance et la transparence. Même chose lorsqu’il ajoute que « l’économie, c’est à 90 % de l’incertitude », ou lorsqu’il rappelle que « quand on commence à se battre sur les chiffres, on ne se bat pas sur le fond du problème ».
 
Au final, d’une production qui se situe entre le studio de montage et le reportage standard, ce qui reste plus que tout c’est une voix, une pensée. L’image, reflet de ce que l’on peut garder en mémoire dans un souvenir, est imparfaite, mais l’impression qu’on en retient est forte. Cette voix de Bernard Maris, sept ans plus tard, nous explique bien la réalité du capitalisme actuel, que nous vivons aussi au Québec. À l’image de celle des grands penseurs, la pensée de Maris transcende l’individu.

Documentaire
Oncle Bernard – l’anti-leçon d’économie
Réalisation : Richard Brouillette
Production : Les films du passeur
Québec/Catalogne, 2015, 79 min.



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