Relations novembre-décembre 2017

Céline Hequet

On ne sauvera ni Noël ni le monde sans sortir du capitalisme

L’auteure est doctorante en sociologie à l’Université McGill

 

Noël arrive à grands pas et c’est le moment de l’année où se fait le plus sentir le besoin de gérer notre culpabilité face à la « société de consommation ». Nous sommes nombreux, dans les milieux progressistes, à faire de l’insomnie au sujet de l’exploitation du Sud global et de la destruction de la nature. Alors nous nous endormons en comptant les moutons bio-équitables : un achat, deux achats, trois achats… Et au réveil, le système est aussi intact que la veille, bien content qu’on lui ait refait une beauté plutôt que de l’avoir éconduit.

Nous serons tentés, cette année encore, d’acheter « éthique ». Mais qu’est-ce qui se cache sous ce terme ? Toujours l’activisme du consommateur – apparemment notre seule façon d’être au monde – voulant qu’« acheter c’est voter ». Or, ce slogan renvoie à l’individu la responsabilité de sauver la planète, un geste à la fois, tant que ce geste, bien sûr, se traduit en argent sonnant et trébuchant sur le marché des biens et services. En d’autres termes, tant qu’il fait rouler la machine, la même que l’on devrait chercher à arrêter. En effet, le système capitaliste ne peut être ni « responsable » (vis-à-vis des travailleurs) ni « durable » (vis-à-vis de la nature), car il repose intrinsèquement sur une hiérarchie sociale entre détenteurs de capitaux et les autres, mais aussi sur une croissance infinie.

Les inégalités et la crise écologique : la double impasse
Si les conditions de travail sont certes importantes et que les lois d’ici permettent d’éviter le pire, acheter au Québec n’est pas une panacée. Beaucoup de travailleurs ne gagnent même pas un salaire minimum viable. D’autres ont un statut qui ne leur permet pas de revendiquer leurs droits (les travailleurs agricoles saisonniers et les aides familiales résidentes, par exemple) ou sont carrément sans statut.

Et même si nous vivions dans une social-démocratie extrêmement efficace dans laquelle nous taxerions et redistribuerions les profits au point où les écarts de richesse entre les classes possédante et laborieuse seraient quasi nuls, nous serions encore dans une société où certains décident et d’autres exécutent. De plus, une hiérarchie sociale dans la pénibilité des tâches subsisterait. De larges pans de la population sacrifieraient toujours leur vie à des travaux dénués de sens et sur le déroulement desquels ils n’ont aucun pouvoir. C’est pourquoi acheter « made in Québec », à Noël, plutôt que « made in China » ne veut rien dire de plus que nous pouvons désormais nous exploiter entre nous, tout en nous assurant que certaines personnes restent confortablement installées au sommet de la pyramide pendant que d’autres passent le balai. De plus, même si l’on s’économise le transport de la marchandise, cela ne solutionne pas la question de l’impact écologique.

Car pour les capitalistes, le contenu qualitatif de la production est indifférent, pourvu qu’ils obtiennent une récompense, au bout de l’opération, pour avoir risqué leur pécule. La marchandise ne devient qu’un véhicule pour générer cette récompense et le consommateur, une poubelle dans laquelle on dispose de cette marchandise accessoire, quasi superflue. Les capitalistes peuvent donc aisément s’adapter aux lubies et aux grands remords de chaque époque. Peu leur importe, tant qu’ils peuvent réinvestir les gains obtenus au prochain trimestre.

Ce à quoi le système ne peut s’adapter, cependant, c’est à un changement quantitatif. Sans croissance, pas de raison de réinvestir ses profits. Sans investissement de capitaux privés, on ne parle tout simplement plus de capitalisme. Sous ce mode de production, c’est donc « croîs ou meurs » ! C’est pourquoi acheter « bio » ou « sans pesticides » pour Noël n’implique rien de mieux que de repousser de quelques décennies la crise écologique en augmentant un peu plus, chaque année, la consommation de produits un peu moins nocifs pour la planète.

Un Noël vraiment rouge et vert
Ainsi, si les couleurs de Noël sont le vert et le rouge, ce n’est certainement pas un hasard. C’est qu’il faudra nécessairement rassembler les deux pour que les générations futures puissent être encore de la fête. Socialistes et environnementalistes auraient toutes les raisons de s’allier pour combattre à la fois la société de classe et la destruction de la nature, toutes deux des effets incontournables du système capitaliste. Or, parce que les « verts » accusaient les « rouges » de productivisme, il y a historiquement eu des divergences entre ces groupes. Pourtant, l’objectif suprême du progrès technique, selon Marx, était la réduction de la journée de travail et l’accroissement du temps libre.

Un Noël réellement rouge et vert pourrait donc se traduire par un remplacement du temps qui aurait normalement été dédié à la course folle aux produits artisanaux ou bio-équitables par un temps de repos bien mérité (et ô combien non polluant) après une année passée à trimer dur pour un salaire qui stagne. Les Fêtes seront par ailleurs l’occasion idéale de reprendre ses forces, car 2018 s’annonce riche en occasions de mobilisation anticapitaliste.



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