Relations Septembre 2012

Une Église appauvrie: une chance?

Laurette Lepage

Où sont les prophètes?

L’auteure a œuvré dans les favelas au Brésil et a fondé la Fraternité de l’Épi dans le quartier Saint-Roch, à Québec[1]

Crie de toutes tes forces, ne te retiens pas!
Que ta voix retentisse comme un cor!
Isaïe 58, 1
 
 
Ce n’est pas d’hier que le cri des prophètes retentit pour la justice sociale. Ce cri vient du fond des temps, résonne encore avec une acuité alarmante et est devenu aujourd’hui l’écho de la planète tout entière. Ce n’est pas d’hier non plus que les humains font passer le rituel avant la justice, mais les prophètes sont là pour crier que la foi professée dans le culte ne doit pas se dissocier de la vie concrète. Ce qui compte d’abord, c’est la personne humaine dans son existence de chaque jour. Aujourd’hui comme hier, la voix dérangeante des prophètes saura-t-elle crier de toutes ses forces que la vraie religion, c’est d’abord « détacher les chaînes injustes, renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs? » (Isaïe 58, 6).
 
Le lion qui rugit
Au temps du prophète Amos, au VIIIe siècle avant le Christ, la richesse se trouvait entre les mains de quelques riches, tandis qu’il y avait de plus en plus de pauvres. Des gens devaient se vendre « pour une paire de sandales ». Ils n’avaient même pas de quoi se couvrir la nuit. Ils étaient réduits à l’esclavage parce qu’incapables de payer leurs dettes. On était en train de les supprimer complètement. Cela n’est pas exagéré; le livre d’Amos nous en donne tous les détails.
 
Le rugissement du lion, c’est la voix du Seigneur qui se fait entendre (Amos 1,2). Le prophète dénonce ces injustices sociales et une religion qui se contente de pratiques extérieures, d’une religiosité hypocrite où l’engagement n’est pas au rendez-vous : « Cessez de brailler vos cantiques à mes oreilles, mais faites que la justice coule comme un torrent jamais à sec »(5, 23-24). Amos nous révèle un Dieu qui défend les pauvres.
 
Qu’en est-il aujourd’hui?
En ce début du XXIe siècle, n’y a-t-il pas encore, ici, chez-nous, toute une frange de la population qui vit dans la pauvreté? Des gens surendettés survivent dans des appartements de misère. Et que dire de ce qui se vit à l’échelle de notre planète? Un milliard de personnes meurent de faim dans le monde et autant n’ont pas accès à l’eau potable. Huit millions d’enfants meurent chaque année de la pauvreté. Près de cent trente millions d’enfants vivent dans la rue, dans des conditions de dénuement extrême – trente millions seulement au Brésil. J’en ai vu dans un dépotoir à João Pessoa se disputer la nourriture avec les chiens et les rats. Cela est injuste et nous ne pouvons pas nous accommoder d’une telle situation.
 
La pauvreté est la réalité quotidienne de la vie de trop d’hommes et de femmes. Pourtant, rien ne change. N’y a-t-il pas de quoi s’indigner? S’attaquer à une telle injustice peut paraître utopique, même avec les efforts gigantesques que font des organismes comme Développement et Paix. Le fossé entre l’Église et l’expérience quotidienne du peuple de Dieu ne cesse de se creuser. La plupart des gens donnent encore quelques dollars à l’occasion d’une collecte pour Noël ou le carême, et quelques bénévoles donnent du temps à un organisme qui ramasse et distribue des meubles, des vêtements ou de la nourriture. Mais la misère, la pauvreté et l’exclusion continuent sans qu’on se demande, au sein de l’Église, quelle en est la cause.
 
Faire Église autrement
À la suite des prophètes, le Christ amplifie sa voix pour signifier qu’il veut une Église libératrice : « L’Esprit m’a consacré pour donner aux pauvres une bonne nouvelle, annoncer la libération aux captifs, conduire les opprimés vers la liberté » (Luc 4, 18). Bien que l’Église agisse déjà en faveur des pauvres par des œuvres caritatives, ce n’est pas suffisant. Elle doit devenir « l’Église des pauvres ». Nos contemporains n’attendent d’elle qu’un signe d’espérance capable d’attiser au fond des cœurs une étincelle de lumière et de vie.
 
L’Église, en réalité, c’est chacun, chacune d’entre nous qui, comme Amos et tant d’autres, sommes appelés à nous lever encore aujourd’hui pour dire qu’il y a des choses qui ne tournent pas rond, qu’il faut les changer ensemble. On n’est pas chrétien tout seul. Aujourd’hui, le cri prophétique en faveur des pauvres et des exclus a pris une voix collective qui dérange. Celle des Indignés en est une et sa farouche ténacité en porte les échos à la planète tout entière. Ces cris ne manquent pas de nous rappeler ceux de Jésus dans l’Évangile. Lorsqu’on dénonce la souffrance provoquée par le mépris de la personne humaine, c’est déjà l’annonce d’une Bonne Nouvelle mise en œuvre. C’est un signe de vie, une lueur d’espoir. Oui, il faudra toujours des prophètes qui dérangent, tant qu’il y aura ici-bas des êtres qui souffrent et qui n’ont pas leur compte d’amour, de soleil et de liberté.



[1] L’auteure est décédée le 27 mai dernier, peu de temps après nous avoir remis ce texte. Nous le publions à titre posthume.

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