Relations novembre 2007

Nouveaux visages de la migration

Marco Veilleux

Nouveaux visages de la migration

« Paradoxalement, alors que nous sommes à une époque où l’on n’a jamais eu autant conscience de la valeur des droits humains, nous assistons à un recul troublant de leur mise en œuvre, en particulier en ce qui concerne les droits civils et politiques. Je pense que c’est là une conséquence des événements de septembre 2001 et de la priorité donnée à la lutte contre le terrorisme. »

Louise Arbour, Haut Commissaire des Nations unies pour les droits de l’Homme

Depuis toujours, les êtres humains ont été en mouvement. La croissance des migrations à l’échelle planétaire constitue toutefois l’un des défis les plus importants du monde contemporain. Ces déplacements de personnes s’alimentent à diverses causes : les guerres, la pauvreté, les répressions politiques, les fléaux naturels, le chômage, le désir légitime d’améliorer son sort et celui de ses enfants… Or, selon les paramètres néolibéraux de la mondialisation, ces flux migratoires relèvent d’abord des exigences de la mobilité de la main-d’œuvre. Ils doivent donc être « gérés » en fonction de la compétitivité des marchés et dans une logique de réduction des coûts de production et de maximisation des profits. À cette navrante perspective utilitariste s’ajoute maintenant tout le contexte de « l’obsession sécuritaire » et du contrôle des frontières issu de l’après-11 septembre. Les principes humanistes qui pourraient éclairer la problématique complexe des migrations semblent trop souvent relégués à la marge.

Ainsi, comme l’affirme Chalmers Larose dans l’article qui ouvre notre dossier, « il est déplorable de constater que les politiques d’immigration reflètent davantage ce rapport coût-bénéfice très réducteur qui reproduit un réflexe mercantile faisant abstraction des dimensions et des conditions de la personne humaine ». Voilà pourquoi une refonte radicale de nos politiques migratoires s’impose. Ces dernières devraient mieux tenir compte des enjeux sociaux liés à l’intégration des immigrants au sein des pays d’accueil. Elles devraient également se préoccuper des répercussions négatives de ces déplacements de population sur la capacité de développement autonome des pays « sources » d’immigration. Elles devraient enfin, et par-dessus tout, assurer impérativement la protection et le respect des droits humains des personnes migrantes.

À cet égard, la Convention des Nations unies sur la protection des travailleurs migrants et des membres de leur famille constitue une référence fondamentale. Malheureusement, comme le souligne Victor Piché dans un texte qui suscite l’indignation, « aucun pays développé n’a à ce jour ratifié cette convention, de sorte que ces droits demeurent trop souvent lettre morte ». Si le Canada refuse de le faire, c’est que plusieurs articles de ce document l’obligeraient à transformer radicalement ses programmes – particulièrement ceux favorisant les « migrations temporaires ». Ces derniers sont en effet hautement discriminatoires. Ils maintiennent un nombre croissant de personnes qui séjournent et travaillent sur notre territoire dans une incapacité d’accès au statut de citoyen – comme c’est le cas, entre autres, des aides familiales résidantes ou des travailleurs agricoles saisonniers. De plus, ils prêtent flanc à ce que nous pouvons véritablement qualifier de « formes contemporaines d’esclavage » (sur cette troublante question, voir le dossier que Relations publiera en mars 2008).

Par ailleurs, aux nombreux facteurs déjà connus à l’origine des déplacements humains dans le monde, s’ajoutent maintenant la dégradation accélérée de l’environnement et les changements climatiques. Ces phénomènes, en rendant des zones entières inhabitables, poussent des populations à l’exode. Osire Glacier souligne ici que « dans quelques décennies, le nombre des réfugiés environnementaux dépassera celui des réfugiés pour des raisons de guerre ou de violence ». Une grave crise humanitaire se pointe donc à l’horizon.

Face à ces nouveaux visages de la migration, il peut être salutaire de faire un détour par la philosophie politique. Paradoxalement, alors qu’une mondialisation impérialiste fait tomber les barrières pour imposer au maximum la libre circulation du capital, des marchandises, de l’information et de la culture de masse, les États du Nord rendent leurs frontières plus étanches aux personnes. De ce fait, ils refoulent « l’étranger » dans un non-lieu légal, national, économique et imaginaire. À travers sa réflexion aussi exigeante que stimulante, Étienne Tassin nous conduit à la question de fond qui sous-tend tout le débat relatif aux phénomènes migratoires : celle de la reconnaissance politique de l’autre. Pour lui, ce « rapport politique est celui qui favorise l’éclosion contre l’exclusion », c’est-à-dire « la naissance […] dans l’espace public de la visibilité commune de citoyens, quelles que soient la culture ou la nationalité où s’est forgée l’identité personnelle et sociale de ceux-ci ». Une telle assomption politique de l’étranger permet – comme l’évoque si bien Mouloud Idir en se référant au penseur Abdelmalek Sayad – « de dénaturaliser le rapport au monde en nous obligeant à réhistoriciser des notions qui semblent aller de soi : l’État, le territoire, la nation, l’identité, etc. ».

En conclusion, le texte d’Élisabeth Garant rend compte de l’engagement trop souvent méconnu – autant par l’opinion publique en général que par les chrétiens eux-mêmes – des Églises en faveur des migrants. En paroles et en actes, des personnes croyantes, des communautés de foi et des institutions religieuses contribuent activement à l’établissement de cadres juridiques et politiques d’accueil et de protection des immigrants et des réfugiés plus conformes à la justice. Ce dernier texte de notre dossier est parsemé de quelques citations de leaders d’autres traditions religieuses, illustrant bien que ce devoir d’hospitalité, s’il est au cœur de la foi chrétienne, est aussi un principe universel qui la transcende.

La mobilité humaine est un processus en évolution constante. Elle continuera de se développer, prenant de nouveaux visages et transformant celui de nos sociétés. C’est entre autres en abordant le bien commun national dans la perspective plus large d’une justice, d’une solidarité et d’une dignité véritablement universelles que nous pourrons relever les défis contemporains posés par cette réalité aussi vieille que le monde.

Nouveaux visages de la migration

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend