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DOSSIER : Politique municipale: sortir du cul-de-sac

Politique municipale: sortir du cul-de-sac

Relations no 768
novembre 2013

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Nous voulons tous mourir dans la dignité

Par : Marie de Hennezel

Un choix très difficile

« Mourir dans la dignité » est peu à peu devenu, dans le débat public québécois, synonyme du droit de mettre fin à sa vie de manière choisie et anticipée : quand la souffrance, l’angoisse, voire l’agonie sont trop grandes ou trop longues, la personne concernée devrait pouvoir demander et obtenir qu’on abrège le processus d’une manière ou d’une autre. Or, comme le rappelle le titre du dernier livre de Marie de Hennezel, nous voulons tous mourir dans la dignité. Et c’est précisément au nom de cette dignité qu’elle plaide contre le droit à l’euthanasie, qu’on désigne souvent sous l’expression plus socialement acceptable « d’aide médicale à mourir ».
 
Marie de Hennezel a une très longue et riche expérience de l’accompagnement des personnes en fin de vie. Elle a publié plus d’une douzaine de livres sur la question depuis 20 ans, participé activement comme psychologue à la mise sur pied des premiers projets de soins palliatifs en France et rédigé deux rapports ministériels sur la question à la demande du gouvernement français. Son plus récent livre est un cri du cœur provoqué par l’intention du gouvernement Hollande de modifier la loi Leonetti, en vigueur depuis 2005, dans le but d’autoriser désormais le suicide assisté, voire l’euthanasie.
 
Au Québec, le gouvernement Marois a déposé en juin dernier son projet de loi sur les soins de fin de vie. À mon avis, tous les partisans de cette loi devraient s’imposer la lecture du plaidoyer remarquablement informé de Marie de Hennezel avant de se faire une opinion définitive. Car loin d’être une défense moraliste, religieuse ou idéologique de la vie, ce petit livre est tout entier habité par l’expérience d’une longue fréquentation des personnes en fin de vie et l’observation de l’effet concret des lois et des politiques sur le terrain.
 
L’auteure montre, entre autres, comment la réflexion sur le « mourir dans la dignité » est surtout le fait des générations plus jeunes, y compris les « jeunes séniors » (60-75 ans), alors que les personnes les plus directement concernées (les plus de 75 ans) sont résolument contre une loi sur l’aide à mourir. Elle souligne par ailleurs que l’adoption d’une loi, quelle qu’elle soit, ne garantit en rien son application sur le terrain. Surtout, elle affirme qu’il n’existe que très peu de cas concrets où de véritables soins palliatifs ne peuvent pas répondre adéquatement aux souffrances et aux angoisses des personnes en fin de vie et de leurs proches.
 
Par contre, de plus en plus de gens considèrent les diminutions et les pertes dues au vieillissement comme une atteinte à leur dignité (alors qu’il s’agit plutôt, selon l’auteure, d’une atteinte à leur estime de soi). Elles ne veulent pas vivre longtemps en souffrant de maladies comme l’Alzheimer, par exemple. Si bien que ces personnes sont plutôt favorables à l’idée de la « mort sur demande », chacun pouvant choisir librement le moment et la manière de mourir qui lui convient. Dans un contexte de pressions économiques croissantes sur nos systèmes de santé, ce discours risque de gagner en importance; car, comme certains pourraient être tentés d’arguer, pourquoi permettre à des gens âgés inconscients d’occuper des lits qui manquent pour des malades plus jeunes?
 
Il y a, dans toute société, une « ligne rouge » à ne pas franchir. Humaniser la mort, soulager la souffrance et accompagner les personnes en fin de vie est un devoir pour toute société : c’est le sens des soins palliatifs qui font encore trop souvent cruellement défaut. Mais autoriser, au risque de la banaliser, l’aide médicale à mourir, que ce soit par le suicide assisté ou par l’euthanasie, est un choix de société qui risque de nous hanter longtemps si nous le faisons.
 
Dominique Boisvert

Marie de Hennezel
Nous voulons tous mourir dans la dignité
Paris, Robert Laffont, 2013, 139 p.