Relations mars-avril 2017

Violences : Entendre le cri des femmes

Lise Baroni Dansereau

Nous sommes le territoire ! – Michel Baudin (dir.)

Quel beau titre que celui de cet ouvrage collectif du Groupe de théologie contextuelle ! Et juste en plus. Il parle effectivement davantage d’être et d’identité que d’avoir et de possessions. Il n’hésite pas à présenter notre environnement physique comme une extension de nos maisons, de nos terrains, de nos manières d’être ensemble, de nos corps même. Ici, le territoire devient un véritable acteur social : il nous imprègne et nous fait, nous interroge et nous ancre, nous inquiète et nous réjouit. Lorsque, comme moi, on habite la Gaspésie, la lecture de ce livre ne peut que toucher une corde sensible en plus de fournir une solide analyse, un argumentaire convaincant et quelques perspectives d’avenir innovatrices. Mais nul besoin d’habiter en région pour apprécier cette réflexion, car il presse que partout au Québec on cesse de considérer le territoire uniquement comme une banque de ressources à vendre. Pourquoi ne pas le voir et le recevoir, à l’instar de ce collectif, comme un don, comme un élément majeur de notre identité québécoise, aussi important que la langue, la séparation de l’Église et de l’État, et l’égalité homme/femme ?
 
Cet ouvrage en possède en tout cas le souffle. Il vise haut et loin sans jamais décoller de la conjoncture sociétale actuelle. On y rend compte de l’ampleur du défi (plus qu’un changement, une mutation), de l’entrechoquement de valeurs (privilégier l’emploi ou l’environnement), de l’ambivalence de nos choix (apport de capitaux ou protection du terroir). On y présente deux points de vue, renvoyés allègrement dos-à-dos : la vision comptable, prédatrice et gestionnaire de profits et la vision culturelle, promotrice d’interconnections vitales entre les humains et leur habitat. Une démonstration sous forme dialectique présente chacune. Côté ombre, on dénonce l’abus de pouvoir des minières, l’idéologie néolibérale des gouvernements et l’exclusion des Premières Nations de la gestion de leurs terres ancestrales. Côté lumière, on propose une approche spirituelle du territoire, puisée dans la tradition chrétienne de l’Alliance que l’on dit, à bon escient, apparentée aux spiritualités autochtones.
 
Malgré quelques expressions théologiques inutilement spécialisées dans une publication qui vise un large public, telles « le Verbe en qui Dieu a créé le monde » (p. 98), « présence christique » et « présence agissante du Verbe » (p. 99), une intéressante réflexion théologique donne un nouveau souffle à un thème de l’Ancien Testament, somme toute passablement oublié : l’Alliance entre Dieu et son peuple bien-aimé. En recevant de Dieu une terre sur laquelle il pourra enfin se reposer, Israël s’engage à renouveler ses manières d’habiter et de vivre le territoire. En échange, Dieu lui fait la promesse d’un accompagnement indéfectible tout au long du cheminement social, politique, économique et spirituel qui fera du peuple une communauté de sens, de liens, de biens.
 
Dans la dernière partie, axée sur l’agir, le collectif prend notre terroir à bout de bras et propose aux lecteurs et aux lectrices de le « libérer » et de le « jardiner, parcelle par parcelle » (p. 105). Le projet est colossal mais déjà amorcé. Des pratiques contemporaines expérimentent déjà une autre façon de mettre en valeur, d’enrichir et de redistribuer l’apport socioéconomique que nous offrent nos richesses territoriales. Les actions posées sont des formes de résistance, d’occupation, de dénonciation et d’alternatives. Elles sont en train d’initier un véritable mouvement d’ensemble qui sera potentiellement en mesure de créer « une communauté de destin entre le territoire et nous » (p. 89). Au Québec, nous sommes une nation, une langue, des valeurs… mais aussi un territoire. Comme l’a dit Fred Pellerin, « Le Québec, c’est tous ces petits points, ces petits picots, là sur la carte… c’est du monde, du vrai monde ! »

Michel Beaudin, Céline Beaulieu, Ariane Collin, Guy Côté, Claire Doran, Lise Lebrun, Richard Renshaw
Nous sommes le territoire !
Montréal, Novalis, 2016, 152 p.

 



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