Relations mars-avril 2017

Violences : Entendre le cri des femmes

André Beauchamp

Nous irons tous au paradis. Le Jugement dernier en question – Marie Balmary et Daniel Marguerat

La réédition en format de poche de ce volume déjà paru en 2012 permet d’attirer l’attention de nos lecteurs sur cet ouvrage fort important à maints égards, et pas seulement sur le plan théologique. Son titre, emprunté à une chanson de Michel Polnareff, ne porte pas sur le paradis, mais bien sur le jugement, comme l’indique le sous-titre. Nous vivons dans un monde où triomphe l’injustice et l’hypothèse d’un jugement divin est encore souvent perçue par les croyants comme la revanche des bons. Qu’est-ce que cela peut vouloir dire pour nous aujourd’hui ?
 
Le livre se présente comme un dialogue entre Daniel Marguerat, exégète et théologien protestant et Marie Balmary, psychanalyste catholique. Ils s’étaient rencontrés en 2006 lors d’une conférence sur la mort. Daniel Marguerat avait affirmé : « Dieu se prononcera sur la vérité de chacun : pour son bonheur ou pour sa honte » (p. 11). La référence à la honte avait fait sursauter Marie Balmary et les deux auteurs ont alors décidé d’un commun accord de pousser plus loin leurs réflexions. Cela donne une série de huit chapitres, écrits alternativement par l’un et par l’autre. En conclusion, les deux auteurs s’échangent six courtes lettres. Le tout donne un genre littéraire assez singulier, mais l’ensemble est particulièrement réussi. Marguerat est un exégète compétent et rigoureux et les relectures psychanalytiques de passages bibliques faites par Marie Balmary sont particulièrement inspirées et éclairantes.
 
Un livre de ce type se résume mal, car l’argumentaire en est assez serré. Les auteurs rejettent fermement les oripeaux d’une pastorale de la peur et du macabre qui a marqué l’histoire et dont la marque reste inscrite dans l’hymne funèbre Dies Iræ : « le Moyen-Âge n’a pas lésiné sur la dramatisation du Jugement dernier. […] Cette rhétorique de la terreur s’inscrivait dans une intention précise : faire pression sur les fidèles afin de maintenir leur appartenance au troupeau des élus. Pour les "méchants" une seule issue : obtenir in extremis le pardon de leurs crimes ; l’Église monnayait au prix fort le prix du salut » (p. 8-9).
 
Il reste que le Jugement dernier est partout dans la Bible, dans l’Ancien Testament, mais aussi dans le Nouveau : des 27 livres qui le composent, seule la courte lettre de Paul à Philémon n’en parle pas. D’où l’opinion théologique de Marguerat : « Je dirais du Jugement dernier qu’il est une fiction fondatrice, qui engendre responsabilité et non culpabilité. » Même si l’« Église médiévale s’en est servie pour répandre l’effroi des damnations éternelles » et que « des prophètes de malheur brandissent aujourd’hui le Jugement dernier pour alimenter un discours de fin du monde », Jésus, en « conteur de paraboles », l’a mis fondamentalement « au service d’une rhétorique de la responsabilité » (p. 208).
 
À propos des paraboles de Jésus, qui sont nombreuses à être commentées et interprétées, j’ai particulièrement apprécié la relecture bouleversante qu’a faite Marie Balmary de la parabole « des talents » (Matthieu 25, 14-30) et de celle de « l’infirme de la piscine » (Jean 5, 1-8).
 
Nous avons affaire ici à un véritable feu d’artifice de sens, toujours respectueux, toujours exigeant. Et pourtant, la résistance de Marie Balmary à l’égard de la honte qu’évoquait Daniel Marguerat subsiste. Elle s’étonne que l’on parle de honte et qu’on oublie la gloire, le désir d’infini. Elle attribue cette divergence à ce qui différencie les deux auteurs : un homme, suisse, protestant et théologien, faisant face à une femme, française, catholique et psychanalyste. Le protestant, axé sur la lecture paulinienne, insiste sur la grâce et la responsabilité en se méfiant de la « gloire » qui peut dériver en abus de pouvoir. La psychanalyste refuse pour sa part le vocabulaire de la honte et entrevoit la fin dernière comme « une sortie du statut de créature pour entrer dans la joie divine » (p. 254). Le débat est fascinant tant du point de vue de la théologie que de celui du dialogue œcuménique. Et il mérite d’être prolongé grâce à notre lecture.

Marie Balmary et Daniel Marguerat
Nous irons tous au paradis. Le Jugement dernier en question
Paris, Albin Michel, « Espaces libres », 2016, 267 p.

 

Violences : Entendre le cri des femmes



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