Relations janvier-février 2019

Guillaume Hébert est chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS).

En 1970, le Québec crée un régime d’assurance-maladie public et universel, rendant gratuit l’accès aux soins médicaux. En 1997, le Québec se dote d’un ambitieux réseau de Centres de la petite enfance (CPE) malgré l’austérité imposée au milieu des années 1990 dans le cadre du « déficit zéro ». Dans les deux cas, le gouvernement a décidé d’aller de l’avant avec des politiques sociales majeures en dépit des coûts élevés de leur implantation, car c’était le seul moyen de mettre en place une solution collective à des problèmes criants. C’est précisément le genre d’ambition dont le Québec a aujourd’hui besoin en matière de soins de longue durée, en particulier sur le front du soutien à domicile ; un enjeu qui devrait devenir le prochain grand chantier des politiques sociales.

Soins à domicile : le parent pauvre du système

Le Québec (mais aussi le Canada) fait piètre figure en matière de services à domicile. Les données de l’OCDE ont montré qu’il se situe sous la moyenne des pays membres en ce qui concerne les dépenses publiques en soins de longue durée, ce qui inclut tant les dépenses d’hébergement que celles liées aux soins et au soutien à domicile. Même s’il existe des besoins non comblés dans ces deux secteurs et qu’il serait insensé de réduire les ressources destinées à l’hébergement – notamment en CHSLD –, les services à domicile font figure de parent pauvre dans ce domaine. Alors que 15 % des dépenses en soins de longue durée au Québec vont aux services à domicile, cette proportion atteint 41 % en Suède, 51 % en Finlande et même 73 % aux Pays-Bas.

Par ailleurs, les capacités du secteur public ne suivent pas l’accroissement constant des besoins induit par le vieillissement de la population. Le pourcentage de personnes âgées qui reçoivent des soins publics à domicile a même diminué à partir de 2011-2012 : établi à 15 % en 2005-2006, il ne se situait plus qu’à 12 % en 2015-2016. Cette baisse ne s’explique pas par une diminution de la population desservie, mais par la faible augmentation des dépenses publiques, qui ne suit pas celle des besoins. On estime d’ailleurs à 100 000 le nombre de personnes vivant avec des incapacités moyennes ou sévères qui ne reçoivent pas de services à domicile publics.

Les conséquences de ce manque sont multiples. D’abord, le travail de soutien est largement effectué par des proches aidants, dont le nombre au Québec avoisine désormais les deux millions de personnes qui fournissent environ 200 millions d’heures de travail bénévole. Ces personnes, majoritairement des femmes, se disent régulièrement déprimées ; elles ont parfois des difficultés financières et elles connaissent des problèmes dans leur vie professionnelle. L’absence de services à domicile provoque aussi une détérioration de l’état de personnes qui auraient dû recevoir des services plus tôt. Non seulement la personne paie-t-elle de son bien-être le manque de ressources, mais la détérioration de son état exige encore plus de ressources lorsqu’elle aboutit à l’urgence.

Les services à domicile constituent également un jalon stratégique du réseau sociosanitaire. En 1996, plutôt que de garder les CLSC au cœur de cette mission, on a laissé de nouveaux acteurs privés prendre la relève, soit les entreprises d’économie sociale en soutien à domicile. Ces dernières rémunèrent mal leur personnel et ont un taux de roulement élevé, ce qui contribue à la dégradation de la qualité des services et prive le réseau public d’information pertinente sur les communautés desservies.

Renverser la vapeur

Il faut donc littéralement renverser les tendances actuelles. L’IRIS a calculé que pour couvrir un niveau adéquat de besoins, il faudrait quintupler le nombre d’heures de soins et de soutien à domicile actuellement offert. Dans les analyses plus optimistes, cette dépense s’autofinancerait, car le maintien à domicile réduirait la pression sur l’ensemble du système de santé, réduisant ainsi ses coûts. L’analyse plus conservatrice de l’IRIS estime le coût de cette opération à quatre milliards de dollars. La somme peut sembler colossale, mais rappelons-nous qu’il s’agit de doter le Québec d’une nouvelle politique sociale d’envergure. Notons par ailleurs que cette somme est proche de celle que l’État avait débloquée pour la création du réseau des CPE.

La nouvelle ministre des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, était également ministre dans le cabinet de Jean Charest. Son passage à ce ministère est associé à la stagnation des services de soins à domicile. Or, si la ministre ne se montre pas plus efficace dans le développement d’une nouvelle politique sociale en matière de soins et de soutien à domicile, la population en subira les conséquences dans toutes les sphères de la société.



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