Relations août 2012

La mémoire vivante

2 août 2012 Raymond Lemieux

Notre passé religieux entre complaisance et mépris

L’auteur, sociologue des religions, est professeur émérite à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval

Notre mémoire est devant la double tentation de servir le maître du présent ou d’esquiver les impasses de cette servitude. Dans notre réflexion sur l’héritage du religieux, l’autocritique est toujours de mise.

« Mais c’est quoi la mémoire?
C’est la colle, c’est l’esprit, c’est la sève, et ça reste.
Combien de mémoires? Toutes les mémoires. Même celles que transportent le vent et les silences la nuit. Il faut parler, raconter, raconter les histoires et vivre les légendes. »
 
Patrick Chamoiseau, Texaco

           
L’histoire du Canada apprise à l’école – l’École des Frères, comme on la désignait familièrement – était pleine de fleurons glorieux. Nous mimions les Lambert Closse et Dollar des Ormeaux dans nos guerres des tuques, et les filles elles-mêmes, Madeleine de Verchères en devenir, apprenaient à laisser flotter leur foulard devant les hordes garçonnières. Indubitablement, « l’appel de la race » (Lionel Groulx) s’y faisait entendre sous des accents engageants. Plus tard, au collège, habillés de vêtements sortis des boules à mites une fois par année pour l’inspection de quelque dignitaire militaire, nous chantions aussi Terre de nos aïeux, prenant alors vaguement conscience qu’elle n’était pas vraiment nôtre. De toute façon, nos prêtres éducateurs ne manquaient pas, la semaine suivante, de nous faire entonner l’hymne marial :
 
« Regarde avec amour sur les bords du grand fleuve
ce peuple jeune encore qui grandit frémissant
Tu l’as plus d’une fois consolé dans l’épreuve
Ton bras fut sa défense et ton bras est puissant »
 
Ainsi invoquée, notons-le, la Marie ressemble moins à une pietà douloureuse qu’à une Athéna brandissant son bouclier « quand gronde au loin la tempête », selon les paroles mêmes de la suite de l’hymne. De quoi être encore fiers, en vérité!
 
Une mémoire partagée?
La mémoire collective se constitue ainsi d’habitus partagés. Produite d’un travail d’inculturation, elle incorpore les individus dans une communauté d’origine dont les pratiques vont alors de soi; elles deviennent naturelles, de sens commun. Elles cimentent le vivre-ensemble, configurant l’espace dans lequel on peut continuer d’exister, de désirer malgré l’adversité, en bref de survivre, ce qui signifie d’abord vivre non pas dans l’au-delà mais dans les limites de l’ici et maintenant, et travailler à les transcender.
 
De la bénédiction des grains pour favoriser la récolte jusqu’à la dévotion à la sainte Famille comme modèle de la vie quotidienne, la religion familière des Québécois a bien représenté ce rapport à l’autre inaugurant et structurant la quête d’un mieux-vivre. Elle ne s’opposait pas au quotidien mais, bien au contraire, allait jusqu’à s’y confondre. Elle a accompagné l’entrée dans la modernité de bon nombre d’entre eux. Benoît Lacroix note ainsi comment son père croyait en Dieu et en la Vierge, au diable et aux âmes du purgatoire, aux feux follets et en son ange gardien. Mais il avait « comme des bouts de doute » (La religion de mon père, Bellarmin, 1986) à propos de saint Joseph… Sans grande surprise, en réalité : l’imagerie traditionnelle laissait le plus souvent Joseph en retrait, sublimant le rapport de l’enfant à sa mère. Elle a même produit, dans la piété à sainte Anne, une lignée matriarcale de femmes éducatrices, porteuses privilégiées du Livre et de la loi.
 
Avec la Conquête, la répression brutale des Patriotes et la minorisation systématique de l’identité canadienne-française, ceux qui auraient pu faire de celle-ci un véritable projet collectif ont été à peu près éliminés ou disqualifiés de la scène politique. C’est l’Église qui s’est chargée de codifier toute la vie, individuelle autant que collective. C’est à travers ses rites, ses fêtes et sa gestion du temps qu’on intégrait la société. Elle s’est montrée d’autant plus jalouse de cette fonction symbolique – séparant la lumière des ténèbres – qu’en dehors de celle-ci semblait s’imposer le chaos. Toute maternelle, elle s’est offerte en refuge contre la misère. Peut-on seulement se représenter aujourd’hui ce que pouvait être la pauvreté, matérielle mais aussi parfois morale et spirituelle, sans compter l’isolement des familles peinant à survivre sur des terres de roche? A-t-on seulement souvenir de la violence dans les milieux populaires urbains, sans maîtrise des leviers économiques ni des savoirs susceptibles d’améliorer leur sort, et souvent confinés à vivre dans l’insalubrité?
 
Protectrice par excellence, l’Église-mère a pu alors se donner pour mission d’encadrer toute la vie de ses fidèles. A-t-elle pour autant été totalitaire? Il faudrait ici nuancer, distinguer entre holisme (encadrer toute la vie) et totalitarisme (imposer ses normes), apprendre à retrouver les dynamismes effectifs de la société de l’époque, certes traditionnelle mais qui, dans un contexte de survie, ne se réduit pas à l’immobilité et au conformisme qu’induit le fantasme de « Grande noirceur ». L’histoire du Québec ne manque pas de petites et moyennes révoltes, dans les villages qui ne peuvent supporter leur curé, parmi la petite bourgeoisie cherchant à s’émanciper, chez les intellectuels accédant aux idées des Lumières. Elle présente aussi des croyants en première ligne des luttes sociales, chez les révoltés du XIXe siècle comme chez les Indignés du XXIe. Peut-on raconter l’histoire de l’éducation et de la santé au Québec sans évoquer les Jeanne Mance, Marguerite d’Youville et autres Marie Fitzback? Peut-on oublier les Antoine Labelle, Pierre-Télesphore Sax et autres curés bâtisseurs? Peut-on occulter les Georges-Henri Lévesque, Frère Untel, Paul-Émile Charbonneau? Et les Laure Gaudreault, Irma Le Vasseur, Marie Gérin-Lajoie? Et les ouvrières de la santé et de l’éducation, acharnées et le plus souvent effacées, qu’ont comptées les communautés religieuses? Sans compter le petit clergé bénissant les grévistes de l’amiante? Bref, tous ces compagnons et compagnes à la dent dure, célèbres ou obscurs, de l’émancipation du peuple?
 
Une mémoire paradoxale
La mémoire est un organe paradoxal. Le passé, son objet, est un réel qui lui échappe inexorablement. Elle ne peut que s’en donner une représentation dans un théâtre où la fiction est tout autant quête de vérité que la vérité s’y nourrit de fiction. Pour l’individu, elle représente un espace-temps de parole permettant de s’approprier une histoire en fonction de son désir. Pour un peuple, elle reste dépendante des passions, des stéréotypes, des intérêts en lutte pour le contrôle de l’ordre symbolique. Elle peut être empêchée, manipulée, forcée, violée, blessée à mort, auquel cas c’est le désir même de survivre qui est menacé. Au Québec, les ouvriers et les héritiers de la Révolution tranquille ont procédé à une critique salutaire de la mémoire cléricale qui marquait sans doute trop profondément les consciences en fonction des intérêts de l’Église. Il faut les en remercier. Mais la mémoire a-t-elle été pour autant « libérée »? Volontairement ou non, quelque chose n’a-t-il pas été échappé, la soumettant à d’autres intérêts, notamment ceux que dictent les dogmes du marché et que chorégraphient les liturgies institutionnelles au service des nouveaux pouvoirs?
 
Agnostique, Louis-Joseph Papineau enjoignait à son fils de respecter le catholicisme parce que l’opposition lui semblait faire preuve, plus souvent qu’autrement, de « flagornerie » à l’égard des maîtres de son temps. N’est-ce pas un semblable à-plat-ventrisme qui est à l’œuvre dans les jugements sans nuance sur la domination du catholicisme? Pourquoi disqualifier ainsi l’histoire en la réduisant à une visée totalitaire? Pourquoi faire des ancêtres des êtres dépourvus d’autonomie et de jugement, bref sans intelligence, alors même qu’ils tentaient de négocier leur survie? La mémoire ainsi produite ne peut que devenir honteuse. Et comme toute honte, elle traduit alors moins l’acuité d’un regard sur le passé que l’humiliation d’être ce que nous sommes, aujourd’hui, sans l’avoir choisi et, surtout, sans savoir l’assumer.
 
Pour porter de l’espérance, la mémoire doit être capable d’autocritique, puisque c’est dans le présent qu’elle produit des modèles du passé. L’historien vise, normalement, à la libérer de l’emprise des passions. Il l’astreint pour cela à une éthique, en la renvoyant sans cesse à la « conscience de l’erreur » et à l’exigence de rendre compte des limites de son discours. C’est certes là un chemin étroit, une ascèse, entre la complaisance et le mépris à l’égard de l’autre. Peu rentable politiquement… Ce chemin étroit bute sans cesse sur la tentation de servir le maître, sinon de fuir – dans le divertissement – les impasses de l’esclavage. Pourtant les impérialismes, les colonialismes meurtriers, les totalitarismes racistes et idéologiques, les barbaries guerrières du XXe siècle, les catastrophes écologiques, sans compter l’échec contemporain du capitalisme et la progression scandaleuse de la faim dans le monde, ne témoignent-ils pas du fait que le sens commun peut facilement, encore aujourd’hui, être victime de ses mirages, et la toute-puissante raison, mourir de ses hallucinations?
 
Une mémoire féconde est celle qui ancre dans la quête de vérité, et non pas dans les seuls fantasmes, les choix qui doivent être faits aujourd’hui.



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