Relations janvier-février 2018

Dominique Scarfone

Nostalgie de l’unité et limites du métissage

L’auteur, psychanalyste, est professeur honoraire au Département de psychologie de l’Université de Montréal

Les identitaires comme les multiculturalistes font l’impasse sur le caractère vivant de la culture et sur l’impossibilité de s’y rapporter comme à un ensemble fixe – impossibilité dont tout immigrant est appelé à faire l’expérience souvent douloureuse.

 

Je garde vif le sentiment d’indignation qui m’habitait, adolescent et jeune adulte, quand j’entendais à la radio que des « représentants de la communauté italienne » exprimaient telle ou telle position sur, par exemple, la question linguistique au Québec. Personne n’avait élu ces soi-disant « représentants » et il n’existait de communauté italienne que lorsque s’assemblaient des parents et amis pour un mariage, une partie de bocce ou un match de foot. Pour le reste, les immigrants de première génération, dont je suis, s’ils ont bien entendu beaucoup de choses en commun – le pays d’origine et la douleur de l’avoir quitté, notamment – ne constituent pas pour autant, à proprement parler, une communauté. Ce terme me paraît d’ailleurs toujours douteux, cherchant à m’imposer une appartenance que je ne recherche pas. Ce refus d’appartenir n’est pas un isolement. Il signifie un désir de penser par soi-même, ce qui demande notamment de renoncer à la nostalgie de l’unité imaginaire que le terme de communauté suggère.

Aucun romantisme ici. Le désir de former la communauté se comprend. Le nouvel arrivé, qui est autre pour le pays d’accueil, y rencontre lui aussi l’autre, et cet autre le dérange tout autant qu’il dérange lui-même. Si je suis un immigrant, cet autre est pétri d’une culture et d’une langue qui nécessairement blessent en moi l’être à peine arraché à sa culture d’origine. J’entends « culture » au sens le plus quotidien : les mots et les sons de la langue, le goût du pain, la couleur du ciel, la brièveté de l’été – et, dans le Québec où j’arrivais, l’omniprésence des curés[1]. Comment s’étonner alors que le nouvel arrivant ait besoin d’une communauté de transition pour faire face à tout ce qui est nouveau, et que dans ce but il cherche à se retrouver parmi les « siens », dans une communauté de langue, de mœurs, de religion… et de nostalgie ? Or, il faudra faire de tout cela une vie autre que celle dont la trajectoire s’est brisée avec l’exil. Car la nostalgie, on s’en doute bien, plantera ses crocs dans cette vie en construction, la conflictualisera, y insinuera le rêve du retour, jusqu’à ce qu’un premier voyage au pays d’origine dévoile l’amère vérité : il n’y a pas de retour ; la nostalgie est une fée sournoise, ennemie du migrant. Nostalgie que des « représentants » autoproclamés se chargeront d’exploiter pour asseoir leur pouvoir de roitelets.

Deux nostalgies
J’ose donc avancer ceci : les « multiculturalistes » et les « identitaires » ont en commun d’être, chacun à leur façon, eux aussi des nostalgiques. Les multiculturalistes capitalisent sur la nostalgie bien naturelle des nouveaux arrivants, exilés de leur pays d’origine pour des raisons diverses, mais qui seraient restés dans leur culture si des motifs puissants (économiques, politiques, religieux ou autres) ne les avaient contraints au départ. Ils ignorent toutefois ce fait crucial : que l’immigrant qui arrive au pays n’est pas porteur de sa culture d’origine. C’est que, malgré les formules toutes faites, la culture n’est pas un « bagage » qui se transporte. La culture est un tissu vivant hypercomplexe, un milieu ambiant se nourrissant de la terre, du travail, de l’histoire, des pratiques culinaires, musicales, littéraires, religieuses et autres. La culture ne se met pas dans une valise, c’est plutôt elle qui nous porte et nous soutient, nous nourrit et se nourrit de nous, mais elle exige pour cela que soit maintenue une présence, un rapport vivant avec elle. En quittant sa terre d’origine, l’immigrant s’arrache à sa culture, et c’est d’ailleurs ce qui est si douloureux. La culture du pays qu’il quitte, quant à elle, reste vivante et continue d’évoluer après son départ, alors qu’il ne garde d’elle qu’un « arrêt sur image ». Il ne peut donc rester culturellement vivant qu’en se rattachant au tissu culturel d’accueil. Ce sujet ne saurait recomposer sa culture d’origine dans son nouveau pays, sauf comme reste fossilisé, ne produisant au mieux qu’une communauté plus ou moins folklorique. Celle-ci peut, en se refermant, former l’îlot dont les multiculturalistes s’inspirent quand, par exemple, ils parlent de la « mosaïque canadienne »…

Les identitaires aussi s’aveuglent sur le caractère vivant de la culture et sur son irrépressible évolution. Évolution à laquelle contribuent évidemment les différences introduites par la rencontre avec d’autres cultures, notamment par l’apport de ces immigrants introduisant des « morceaux choisis » de leur culture d’origine. Car si l’immigrant ne peut aucunement reconstituer sa culture de départ, il arrive néanmoins avec des mots, des usages, des objets et des façons de faire qui peuvent s’intégrer à des degrés divers dans la culture d’accueil. Celle-ci se condamnerait à une illusion symétrique à celle des nouveaux arrivants si elle cherchait à rester immune à la différence ainsi introduite. Banalement, tout ce qui vit est condamné à évoluer.

Les tenants des deux courants, multiculturaliste et identitaire, sont donc des nostalgiques qui espèrent maintenir en arrêt les uns la culture de départ, les autres la culture d’accueil. Tous méconnaissent que l’individu – qui après tout est celui en qui se vivent les arrachements et les rencontres, l’exil et l’insertion, l’accueil et l’exposition à la différence – n’a pas une identité unique. Tout comme un éclat de verre dévoile le spectre de couleurs porté par un rayon de lumière blanche, de même l’identité de chacun se décompose en une palette de couleurs, de tonalités. Au plan collectif comme au plan individuel, l’unité n’est qu’apparence. À l’interface entre notre moi officiel et le fond inconscient qui nous constitue, se déploie en fait un spectre d’identité[2]. Non des personnalités multiples, mais des dimensions, des facettes qui, même si toutes n’ont pas le même poids, sont toutes vraies, se révélant en des circonstances différentes – qui n’ont pas à être nécessairement cohérentes. On peut tous en faire l’expérience, pour peu qu’on ait séjourné assez longtemps dans un autre pays ou appris une autre langue, ou simplement fréquenté deux groupes d’amis ou deux milieux de vie différents. On ressent alors en soi une différence, petite ou grande, selon qu’on interagit avec les uns ou avec les autres, parle une langue ou l’autre, réside ici ou ailleurs.

Il s’ensuit que la célébration du métissage, qui se veut une voie moyenne entre les identitaires et les multiculturalistes, s’avère en fait superflue, tautologique. Métissés, en effet, nous le sommes par définition et il n’est de pureté que dans l’imagination crispée de qui, nostalgique d’un soi illusoirement monolithique, méconnaît sa propre nature. Chacun porte en soi une génétique, fruit des multiples combinaisons de gamètes à travers les générations ; de même, chacun parle une langue qui s’est enrichie d’emprunts multiples à travers les siècles et a des manières de faire qui résultent du mélange des identifications.

Cela dit, il serait tout aussi erroné de prétendre se défaire de l’identité. Car comment penser l’autre, le mélange, la diversité, sans un point de comparaison, sans se référer à des éléments suffisamment stables qui entrent dans le mélange ? L’important est de savoir que ces noyaux n’ont qu’une fixité relative, qu’il n’y a pas de « centre immobile ». Malgré l’absence d’un point d’appui immuable, il faut bien, pourtant, adopter un angle d’observation quelconque. Il est donc impossible de s’extraire de toute identité, ce qui n’équivaut pas à s’engluer dans l’identitaire. Là est le paradoxe de la pensée du métissage : aussi inévitable soit-il, celui-ci ne peut pas être pensé en lui-même, sans référence à deux ou plusieurs ingrédients entrant dans le mélange. Aussi, prenons garde : à trop vanter le métissage à l’encontre de l’identitaire, on risque de poser à l’origine du mélange de… pures essences. De sorte que le concept de métissage reconduirait le projet identitaire. Le sang mêlé est un état de fait, non un programme.

Le fantôme de l’identité
Dans le « spectre d’identité » se profile aussi le fantôme qui hante nos identités respectives, ombre planant sur l’apparente clarté de notre être, noyau opaque au cœur de notre moi, qui nous rend irréductibles à une connaissance et à une maîtrise complètes, à une totalisation de nous-mêmes ou des autres. Raison de plus de nous méfier de tout projet de « solution finale » au problème de l’identité. Autour de cet inconnaissable se constituent toutefois en nous des strates d’identifications multiples, ensemble à la fois unique et plurivoque.

Une autre image peut donc être invoquée : celle d’un clavier dont chaque touche correspondrait à un des traits identificatoires accumulés au cours du temps. Chaque touche donne une note, un timbre différent selon que nos interlocuteurs « jouent » de l’une ou de l’autre. Oui, nous serions les uns pour les autres semblables à des instruments de musique, produisant accord ou dissonance, selon la façon dont nos semblables parviennent à nous… toucher. La « gamme » de nos réponses n’est pas infinie ; mais, assurément, il n’en sort pas qu’une seule mélodie.

Quand nulle question décisive ne nous est posée par la vie, l’un des timbres dont nous disposons prédomine. Notre héritage identificatoire fonctionne alors à bas bruit et l’on peut se sentir porté par la même petite musique, ignorant les identifications multiples qui continuent de former des assemblages disparates, voire contradictoires, mais suffisamment stabilisés pour donner le sentiment d’une constance que l’on croirait « d’origine ».

C’est devant des problèmes nouveaux, quand nos claviers ne seront pas accordés à une même tonalité, que risquent de surgir des réponses réflexes, soit pour exalter une identité de fermeture, soit, à l’autre extrême, pour célébrer une mosaïque ghettoïsante. Le réflexe de repli identitaire a été essayé assez souvent au cours du siècle dernier pour qu’on en connaisse les conséquences désastreuses. Celui de la culture en mosaïque est plus nouveau et demande une attention particulière à ce qui est mis en péril dans l’équivalence générale.

Pouvoir de l’utopie
La structure individuelle que je viens d’esquisser – composée d’un noyau opaque irréductible et de strates d’identification aux résonances multiples – signifie qu’il n’y a au bout du compte, dans le temps long du social, que des communautés provisoires, fluctuantes, s’organisant à la faveur de certains accords historiquement déterminés (langue, religion, tradition, affinités diverses) et se dissolvant quand les conditions de leur formation ont changé. Chaque sujet peut d’ailleurs figurer au nombre de plus d’une de ces communautés. Mais pour qu’un individu puisse entrer, comme il est porté à le faire au hasard des circonstances, dans plusieurs de ces divers ensembles, il faut qu’existe une « communauté » qui soit plus vaste et plus durable que toutes les autres. Cette « communauté », que je mets entre guillemets parce qu’elle se présente en fait comme un paradoxe, c’est l’ensemble disjonctif des sujets uniques, incommensurables entre eux, mais qui pour cette même raison peuvent s’assembler en des formations diverses, se reconnaître et se respecter mutuellement malgré l’écart creusé entre eux par leurs singularités respectives. Cette communauté disjonctive est bien sûr une utopie, ou à tout le moins une asymptote, un point vers quoi tendre sans espoir de jamais l’atteindre pleinement. Il reste que c’est dans l’effort de l’atteindre sans cesse renouvelé que la société se trouve à réaliser un processus culturel non oppressif, tolérant envers les valences multiples dont est porteur chaque individu.

Quant à la nostalgie, il faut bien entendu, elle aussi, la tolérer, être sensible à la douleur de l’immigrant et à son désir aussi naturel qu’illusoire de retrouver les paramètres de sa culture d’origine. Mais si nous sommes en mesure de lui offrir un milieu culturel suffisamment serein parce que sûr de lui-même, une culture valorisant ses individus-citoyens, nous donnerons à ce nouveau venu la possibilité d’y contribuer ainsi que la chance de se découvrir des accords insoupçonnés au sein de la société d’accueil. L’arrivant ne sera pas tenu de renoncer à sa propre histoire ni ne perdra son spectre d’identité ; simplement il se produira en lui, avec le temps, un remaniement de ce spectre, parce qu’il sera assuré que sa voix, son timbre unique ne disparaîtront pas. Si la culture qui l’accueille n’est pas repliée sur une identité aussi figée que le serait sa propre image nostalgique du pays d’origine, il fera alors l’expérience de processus culturels vivants – en lui et autour de lui – produisant, comme tout vivant, de l’inédit au cœur même de l’identité.

[1] Dans le Québec des années 1960, cela pouvait choquer même un jeune Italien !
[2] Michel de M’Uzan, Aux confins de l’identité, Paris, Gallimard, 2006.

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