Relations décembre 2011

L'itinérance : de la détresse à  l'accueil

Jean-Claude Ravet

Noël des Indignés

Le 27 octobre, un éditorialiste proche du milieu des affaires invitait les Indignés à plier bagages et à rentrer sagement chez eux (Mario Roy, « Finir par finir », La Presse). On avait assez parlé d’eux et de leurs beaux idéaux. Le temps des folles utopies affichées dans l’espace public était fini. Faire durer l’expérience plus longtemps ne pouvait que dégénérer en affrontements violents. Il s’étonnait d’ailleurs que les autorités aient été si patientes. Ne fallait-il pas revenir aux choses sérieuses? Le monde après tout continue à tourner avec ses capitaux et ses profits, avec ses faillites et ses cupidités.

De toute évidence, cette attitude décrit très bien ce qui a motivé des municipalités québécoises et canadiennes à vouloir chasser ces trouble-fête et à vider les places du peuple. Peut-être y arriveront-elles, par la répression, le froid de l’hiver aidant. Mais ce semblant de « retour à la normale » ne pourra être que passager. Les mêmes, ou d’autres sous un autre nom – mais toujours portés par l’indignation –, reviendront plus nombreux, plus déterminés, plus pugnaces planter leurs tentes comme des barbares au cœur de l’Empire et rire aux nez des bourgeois honnêtes qui s’inquiètent de leurs actions en bourse pendant que la misère et l’insignifiance rongent la société. Ils se dresseront encore comme une barricade faite de toutes les espérances, de tous les rêves étouffés, de toutes les passions folles de vivre, contre la terrible fatalité capitaliste, paralysante et humiliante, imposant une réalité « objective » et implacable – celle de la rapacité humaine grugeant sa proie jusqu’à l’âme, jusqu’à faire du monde un désert.

 
Car l’indignation grossit de jour en jour. Les brèches du système sont déjà trop profondes pour être colmatées. La raison ne suffit plus à l’être humain pour vivre. Je parle de cette raison étriquée, utilitaire, instrumentale, calculatrice, qui fait de la nature et des êtres humains une ressource ou un capital à exploiter sans état d’âme. Elle permet de sauver les banques à coups de milliards –qui n’existaient pas la veille pour les populations – et de multiplier leurs chiffres d’affaires, et livre le monde commun et la vie même à la spéculation comme de vulgaires marchandises. Cette raison, les puissants la chérissent. Elle fait en sorte que ce qui est ne puisse être autrement. Un présent purgé de ses possibles, mutilé de ses rêves. Totalitaire.
 
Or, quelque chose ne relevant pas de cette raison est plus fort que les chaînes des maîtres et du temps. Quelque chose qui mérite qu’on se batte pour lui, qu’on risque sa réputation, son avenir, même sa vie. Quelque chose qui pousse à se jeter dans le feu pour arracher des flammes une vie menacée. À se mettre devant un tank mains nues, à faire volte-face et à affronter la main du maître et son fouet, à dresser sa tente devant le temple de la finance et à défier son dieu.
           
Un cri s’élève de la Terre ravagée, aux milliards d’échos, exigeant que cela cesse. Ce sont les voix d’hommes et de femmes, de toute condition, qui rejoignent et renforcent celles des altermondialistes, jusque-là marginalisées, qui se font entendre depuis des années. Une joie simple les anime, dépouillée et fragile comme une main tendue, un pain partagé, la joie de toucher à la beauté et à la bonté nues du monde et de faire l’expérience précieuse de la liberté.
           
En ces temps de tourmente, il est bon de se rappeler une vieille histoire. Il y a très longtemps dans le désert d’un petit pays opprimé naissait, dit-on, un enfant dans une grotte. C’était à peu près en ces temps de Noël. Ses parents, étrangers, sans le sou, n’avaient trouvé que des portes closes dans la ville. Cet enfant est né dans le froid de la nuit. Rien ne présageait qu’il allait semer plus tard dans le cœur d’une multitude d’hommes et de femmes un feu de solidarité et de partage qui n’allait jamais être éteint, malgré les efforts des maîtres, des armées et des prêtres de l’ordre et du pouvoir. Rien, même sa mort, survenue comme sa naissance, dans l’exclusion. Crucifié comme un séditieux. Écrasé par l’Empire.
 

Son esprit de subversion tranquille et tenace erre sur la terre parmi les souffles de libération, animant des révoltes aux mille visages. Anonymes. Impétueux. Comme une bise de Dieu.

L'itinérance : de la détresse à  l'accueil

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