Relations mai-juin 2017

Amériques : la longue marche des peuples autochtones

Pierre Beaucage

Nahuas et Totonaques : une résistance enracinée

L’auteur est professeur émérite au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal

Au Mexique, la longue marche des peuples nahua et totonaque pour se réapproprier leur territoire et leur culture a trouvé un écho dans la théologie de la libération au cours des dernières décennies.

Les Nahuas et les Totonaques sont deux peuples autochtones de la région Sierra Nororiental de l’État de Puebla, au Mexique. En adoptant, au début du XXe siècle, la caféiculture, destinée à l’exportation – en plus de la culture traditionnelle du maïs et d’autres denrées qui assuraient leur subsistance –, ils avaient pu faire face à la pression accrue sur la terre. Cependant, ils ont ainsi accru leur dépendance à l’égard des caciques[1] non autochtones qui contrôlaient le commerce et l’appareil politique municipal, tout en ayant des liens privilégiés avec les niveaux supérieurs de l’État.
 
Jusqu’aux années 1970, rien n’indiquait qu’un puissant mouvement autochtone naîtrait parmi les Nahuas et les Totonaques. La théologie de la libération – fruit latino-américain du concile Vatican II, qui avait pris son essor avec la Conférence des évêques d’Amérique latine à Medellín, en 1968 – venait d’atteindre le Mexique. Chez les Totonaques, des catéchistes, formés par des prêtres et des religieuses proches de la théologie de la libération, favorisèrent, à travers la pastorale sociale, la prise de conscience des paysans quant à leurs conditions de vie – tant sur le plan social, culturel, politique qu’économique – et leur pouvoir d’agir. De nombreuses communautés ecclésiales de base (CEB) virent ainsi le jour dans les villages. Les croyances et pratiques religieuses amérindiennes, plutôt que d’être considérées comme des « superstitions », furent intégrées au culte : ainsi les danses rituelles, qui représentent l’éternelle lutte du Bien et du Mal, ont été accueillies dans les églises, lors des fêtes. Pour déloger les caciques, les CEB appuyèrent la création d’un parti politique, l’Organisation indépendante totonaque, qui dirigera la municipalité de Huehuetla pendant trois mandats (1989-1999). Le pouvoir économique demeura cependant aux mains des caciques qui, avec l’appui de l’État de Puebla, finirent par reprendre le contrôle de l’appareil politique local. De toute cette effervescence, il demeura en pays totonaque un vaste réseau de paysans conscientisés qui prit le nom d’UNITONA (Unión Indígena Totonaco Nahuatl).
           
Dans la zone nahua voisine, à partir de 1973, des laïques, également proches de la théologie de la libération, entreprirent un travail intensif dans la communauté de San Miguel Tzinacapan. En plus du renouveau liturgique, ils se consacrèrent à l’éducation préscolaire et secondaire, à l’organisation de groupes autogérés de producteurs, à la défense des droits humains, de même qu’à la revitalisation de la langue et à l’étude de la culture nahua, grâce à la création du Taller de Tradición Oral (« Atelier de tradition orale ») – avec lequel j’ai le plaisir de collaborer depuis de nombreuses années[2]. En même temps, une équipe d’agronomes progressistes encadrait la création d’une coopérative régionale, la Tosepan Titataniske (« ensemble nous vaincrons »), pour commercialiser les produits agricoles et distribuer les denrées de base.
 
Malgré leurs divergences idéologiques, l’Atelier de tradition orale et la coopérative régionale reconnaissaient le rôle important que chacune d’elles jouait dans la consolidation du mouvement autochtone : les chrétiens lui fournissaient une légitimité en l’ancrant dans la culture religieuse traditionnelle et les agronomes assuraient son efficacité économique et sa croissance. Après 1990, l’adoption de politiques néolibérales par le gouvernement mexicain et la suppression des programmes d’aide au milieu rural (mesures liées à l’entrée du Mexique dans l’ALÉNA) ébranlèrent les organisations. Comme les projets communautaires qu’ils avaient mis de l’avant ne pouvaient se poursuivre sans l’aide de l’État, la plupart des militants catholiques se retirèrent de San Miguel, hormis ceux de l’Atelier de tradition orale et de l’association de défense des droits de la personne appelée Takachiualis. La coopérative régionale, quant à elle, survécut grâce à un noyau de militants auxquels s’ajoutèrent un nombre croissant de jeunes cadres autochtones. Dans les années 2000, la Tosepan s’ajusta à la « nouvelle ruralité », soit une économie régionale qui repose de plus en plus sur des activités non agricoles ; elle se renforça considérablement en développant des secteurs comme le tourisme alternatif et une coopérative d’épargne et de crédit.
     
Lutte contre les projets miniers
Cette même décennie vit arriver les entreprises minières dans la Sierra. Le grand capital minier, mexicain et transnational, y a découvert d’importants gisements d’or et d’argent, entre autres. Des transnationales canadiennes, telles Almaden Minerals et Gold Corp, de même que des entreprises mexicaines comme Minera Plata Real et Frisco, y ont obtenu des concessions qui totalisaient 56 000 hectares. L’exploitation à ciel ouvert de ces gisements, en plus de dévaster les terres, exigeait d’énormes quantités d’eau que les entreprises comptaient tirer des réserves locales.
    
La lutte des Autochtones se réorienta alors radicalement. Il ne s’agissait plus désormais d’obtenir des emplois ou de meilleurs prix pour les produits de la ferme, mais bien de défendre le territoire lui-même, menacé par ces mégaprojets. En haute montagne, l’organisation locale traditionnelle, qui a su combiner les démarches judiciaires et l’action directe, s’est révélée suffisante pour bloquer les projets miniers. À Tetela, les autorités municipales qui, selon la loi mexicaine, doivent autoriser par règlement le « changement d’usage du sol » pour qu’un projet puisse être mis en chantier, ont décrété la municipalité « zone protégée ». À Zautla, devant le refus d’obtempérer de la compagnie chinoise JDC Minerales, 5000 paysans ont marché sur les installations et ont arraché la clôture d’enceinte, obligeant l’entreprise à cesser ses activités, en 2012. À Ixtacamaxtitlán, les paysans de Tecoltemic, dont les terres communales étaient comprises dans l’énorme concession d’Almaden Minerals (canadienne), ont obtenu une injonction, en 2015.
 
À Cuetzalan, lorsqu’arriva Autlán Minerales (mexicaine), on forma la coalition Altepe Tajpiani (« les gardiens du territoire ») pour la poursuivre en justice. Les Autochtones ont fait valoir, grâce à une étude exhaustive du monde naturel et surnaturel des Autochtones réalisée par l’Atelier de tradition orale, que leur terroir (« altepet ») est beaucoup plus qu’un ensemble de « ressources à exploiter » : c’est un milieu de vie que les paysans autochtones de la région connaissent, nomment et mettent en valeur, et qu’ils partagent avec une flore et une faune d’une grande richesse ainsi qu’avec de puissantes forces surnaturelles – les divinités protectrices des montagnes, des arbres, des sources, du gibier… Les somptueuses fêtes patronales qu’organisent les communautés ont justement pour objectif de se concilier ces puissances tutélaires. Leurs terres constituent donc un territoire autochtone au sens plein du terme. Le plaidoyer d’Altepe Tajpiani a convaincu la juge et, depuis mai 2015, une injonction interdit à la compagnie minière d’exploiter, de vendre et même d’explorer sa concession.
 
Jusqu’à ce jour, grâce à l’action organisée des Autochtones, aucune société n’a pu entreprendre l’exploitation d’une concession minière dans la Sierra Nororiental de Puebla.
 
Lutte contre les projets hydroélectriques
En même temps que les richesses minières attiraient la convoitise des transnationales, les rivières de basse montagne retenaient l’attention des entreprises hydroélectriques et de l’État mexicain, qui voit en ces dernières des associées pour sa « transition à l’ère post-pétrolière » telle que définie par la Loi de la réforme énergétique, votée en 2013. On a prévu construire dix barrages dans la Sierra, ce qui aurait pour conséquences directes d’inonder les vallées en amont des barrages et de faire presque disparaître les rivières en aval en les canalisant dans les salles de turbines. Dans toute la zone, il faudrait détruire champs de maïs et caféières pour construire, à flanc de montagne, les voies d’accès et les lignes à haute tension.
           
Chacun de ces projets, s’il voyait le jour, affecterait de nombreuses communautés autochtones. C’est pourquoi diverses organisations de la région, autant nahuas que totonaques, ont vu la nécessité de coordonner leurs efforts sur le plan régional. En 2012, elles ont créé le Conseil Tiyat Tlali (« terre » dans les deux langues amérindiennes), qui a pour base le réseau des CEB, formé dès la fin des années 1960. Un des premiers gestes de Tiyat Tlali fut d’envoyer un groupe de soutien aux protestataires d’Ignacio Zaragoza, une communauté totonaque dont les habitants avaient décidé de bloquer à mains nues l’avancée des bulldozers qui ouvraient une piste pour la construction d’un barrage sur la rivière Ajajalpan. Les autorités municipales ripostèrent violemment en incarcérant les manifestants pendant 24 heures. La répression a donné une résonance imprévue à la lutte : même la presse nationale en a parlé. Un mois plus tard, le promoteur, Grupo México, annonçait l’abandon du projet, marquant ainsi la première victoire autochtone face aux entreprises hydroélectriques dans la région.
 
Plus haut, sur la même rivière, le projet de barrage de Comexhidro allait affecter plusieurs villages dans trois municipalités. Avec l’appui logistique de Tiyat Tlali, un comité s’est formé, organisant des assemblées d’information. Au cours de l’une d’entre elles, le 6 juin 2015, les participants ont massivement décidé de rejeter le projet et de présenter une demande d’injonction, ce qui a paralysé les travaux. Le même scénario s’est reproduit contre les quatre barrages que voulait construire l’entreprise ICA sur la rivière Apulco, en pays nahua.
 
Sauf à Cuetzalan – où c’est la coopérative régionale Tosepan qui assume le leadership –, l’impulsion de la lutte contre les barrages provient du Conseil Tiyat Tlali. Des laïques et des religieux, toujours adeptes d’une Église qui se range aux côtés des démunis pour les aider à faire valoir leurs droits, continuent d’y jouer un rôle important. Il est essentiel de souligner que si cette tendance progressiste de l’Église – minoritaire – a pu s’implanter profondément en pays autochtone, c’est qu’elle a accepté d’« inculturer » le message évangélique, en lui donnant un sens et une résonance par rapport à la cosmologie amérindienne.
 
La théologie de la libération, que plusieurs ont cru morte, est ainsi devenue une « théologie indigène » (teología india) ; elle a le vent en poupe dans de nombreuses régions du Mexique, comme la Sierra Nororiental de Puebla, et ailleurs en Amérique latine, et se voit renforcée par les messages qui proviennent du pape François. Ses messages qui enjoignent les humains à être « les gardiens de la Création, du dessein de Dieu inscrit dans la nature » sont lus et discutés ; ils trouvent un large écho dans les organisations autochtones.

 


[1] Dans les régions rurales du Mexique, on appelle caciques le petit groupe de grands propriétaires et de commerçants qui contrôle la vie politique et économique régionale.
[2] Voir P. Beaucage, Corps, cosmos et environnement chez les Nahuas de la Sierra Norte de Puebla, Montréal, Lux Éditeur, 2009.

Amériques : la longue marche des peuples autochtones

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend