Relations août 2008

Fragilités

Sylvie Germain

Mystères de l’être

L’auteure est romancière et essayiste

L’expérience de la foi est indissociable de l’expérience humaine de la finitude et de la fragilité. Une faille par où l’existence dépouillée s’ouvre à la source inouïe de la parole, à la fine frontière du visible et de l’invisible. Nuit du monde. Dieu s’y révèle fragile, pauvre et mendiant.

 « Je me consume comme l’huile d’une lampe dans la chambre de tes visitations. »
(Jean Grosjean, Si peu)

La fragilité est inscrite dans la chair de tous les vivants, bêtes et hommes. Elle est l’invisible signature du temps qui traverse toute matière et qui, après l’avoir fécondée, la corrode, la transit, peu à peu la consume. Mais chez les êtres humains, elle œuvre – ou plutôt dés-œuvre – à plusieurs niveaux : physique, psychique, affectif, intellectuel, spirituel. Le champ de leurs désirs est aussi vaste que mouvant; celui de leurs amours (en tout domaine), souvent couvert de friches, de ruines, de brûlis; celui de leurs promesses est jonché d’abandons, de reniements, d’oublis.

« Pâle soleil d’oubli, lune de la mémoire,
Que draines-tu au fond de tes sourdes contrées?
Est-ce donc là ce peu que tu donnes à boire
Ces gouttes d’eau, le vin que je te confiai? »
(Jules Supervielle, Oublieuse mémoire)

Parmi les amours et élans de désir qui s’emparent de nous, il y a la foi. Aussi profonde, aussi puissante puisse-t-elle être, elle demeure vulnérable, l’instabilité qui nous habite fait courir en tout notre être ses lignes de faille. C’est pour avoir méconnu, et même nié cette part obscure de son être, cette part de sable et de vent, que l’apôtre Pierre a soudain buté sur ses propres limites. La peur a surgi devant lui, inattendue, impérieuse et cinglante. « Si tous succombent à cause de toi, moi je ne succomberai jamais! » (Matthieu, 26, 33), affirme-t-il avec témérité; le soir même il cède au sommeil, incapable de veiller avec son maître et de le soutenir – son esprit est ardent, certes, mais sa chair est faible –, et quelques heures plus tard il le renie par trois fois, « avec force imprécations » – son cœur est fougueux, mais sa chair est craintive.

« Qu’as-tu fait de la tour qu’un jour je te donnai
Et qu’a fait de l’amour ton cœur désordonné? »
(Jules Supervielle, ibid.)

Heureuse chute, que celle de Pierre : grâce à cette défaillance qui lui arrive abruptement et qui le mortifie, il découvre sa faillibilité, il prend mesure de sa faiblesse constitutive, de son imperfection, de son inachèvement. Il comprend qu’il ne peut plus fonder ses paroles et ses actes sur lui seul, qu’il ne peut plus vivre « péremptoirement » ainsi que le font ceux qui vont bâtés de certitudes et de contentement de soi. Il doit apprendre la patience, l’humilité, le questionnement de soi et la fermeté dans la confiance mise en l’Autre – ainsi que sut le faire avec une simplicité magnifique le père de l’enfant épileptique s’écriant : « Je crois! Viens en aide à mon peu de foi! » (Marc 9, 24). Cri d’angoisse et de candeur mêlées où culmine le paradoxe de la foi, cri admirable où fulgure la folie de la foi.

Expérience bouleversante – Pierre en pleure. Ses larmes ont l’acidité de la honte, la brûlure du repentir, l’amertume du chagrin, mais aussi « la douceur du miel ». Le miel d’un éblouissement secret, d’une connaissance nouvelle, d’une renaissance dans un désastre de douceur. Pierre se sépare de l’astre clos que formait encore son moi, il s’évide du trop-plein de lui-même qui l’encombrait et l’empêchait d’entendre en finesse et en vérité ce que disait son maître qu’il vient de renier par frayeur. Il s’affranchit des forces d’attraction du monde – ce monde incapable d’accueillir la lumière. Il glisse au large de lui-même. Il s’ouvre enfin à l’inouï du Verbe de Dieu, à la voix, au souffle de l’Autre. Ses larmes, dans la nuit où commence la Passion, sont une eau lustrale.

Dans son très beau Traité des larmes (Albin Michel, 2003), Catherine Chalier demande : « De quelle vérité sur la chair humaine l’eau des larmes, issue du plus invisible en elle, est-elle donc l’annonciatrice? » (p. 16). De la source de vie enfouie au plus profond de chaque être. « Les larmes libèreraient les étincelles de lumière captives de la matérialité. Elles feraient découvrir un puits d’eau vive là où, sous l’effet de la violence et de la peur, l’œil ne percevait plus qu’un puits à jamais comblé » (p. 47). Elles font luire le si discret, si ténu point de tangence entre le visible et l’invisible, entre la chair et le divin. Ténu, mais vital.

Les larmes que verse Pierre le sauvent de lui-même, elles le désarment, le dénudent, elles le lavent de sa faute. Elles permettent la possibilité en lui d’un déploiement de pensées neuves et vivaces, loin de celles qui lui venaient parfois, fâcheusement inspirées par « le monde » et faisant obstacle à la volonté de son maître (Matthieu 16, 22-23). Dans sa descente intérieure au fond d’un âpre pleurement, il refait l’épreuve, plus terrible encore cette fois, de son naufrage dans les eaux du lac où il avait voulu marcher à la rencontre de Jésus; déjà, alors, la peur soudain l’avait saisi, plombé, il avait perdu pied car avait perdu cœur – « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté? » (Matthieu 14, 22-33), lui avait demandé Jésus en le sauvant de la noyade. En cette heure de nouveau naufrage, Jésus n’est plus à ses côtés, il est en train de subir les outrages de la calomnie, de la haine, des crachats et des gifles. Le maître abandonné, déchu, et le disciple défaillant sont l’un et l’autre pris dans l’étau d’une solitude extrême – mais les larmes de Pierre desserrent en lui, clandestinement, l’étreinte de l’étau et elles le reconduisent, hors mots, hors pensée, hors volonté, vers son maître à la fois pleuré et imploré, vers son maître tombé à hauteur de paria, à ras de terre et de poussière. Et là, dans ce bas-fond qu’il touche du dedans de son être brisé, dans ce tréfonds des larmes, sa finitude se laisse frôler par la puissance de l’infini, sa nuit par un souffle de lumière, sa détresse par l’amour indéfectible de son Seigneur entré en agonie. Ainsi assume-t-il sa fragilité, et, du coup, devient-il vraiment apte à se faire le socle sur lequel se bâtira l’Église (Matthieu 16, 18), car la stabilité de ce socle aura été évaluée, remaniée et consolidée en fonction de ses failles à présent repérées.
 Ce don des larmes, de la déprise de soi, de l’évidement et de la conversion dans une foi revivifiée, Judas ne l’a pas reçu. Ce don lui a-t-il été refusé, ou bien est-ce lui qui l’a refusé? Tout va très vite après son acte de trahison : il se dédit, il se repent, avouant avoir livré un innocent, mais les juges n’ont que faire de son remords tardif. « Que nous importe? À toi de voir » (Matthieu 27, 4), disent-ils avec indifférence. Mais il ne voit plus rien, sa faute l’aveugle et l’accable, l’étau de la solitude, du désespoir le broie, il ne trouve nulle issue – parce qu’il n’en cherche pas, qu’il ne se donne pas le temps de la stupeur, de la douleur, le temps de sonder sa propre nuit, le temps des larmes. Il n’attend plus rien, de quiconque. Il oublie les paroles de vie de son maître trahi qui tant de fois a souligné que, lui, il ne jugeait personne, que le pardon demeurait à jamais une issue de délivrance offerte à tous ceux qui prenaient conscience et souffrance du mal qu’ils avaient commis. Judas ne se déprend pas de lui-même, il adhère si fortement à sa faute – avec horreur – qu’il fait corps avec elle, un corps mortel. Il s’érige en juge, d’emblée il se condamne, dans la foulée se décrète bourreau et exécute sa mise à mort. De n’avoir su mettre sa finitude et sa fragilité – de cœur, d’âme et d’esprit – en dialogue avec l’infini, avec l’impensé de Dieu, Judas s’enferme à jamais dans sa misère.

Le Dieu Tout-Puissant s’est mis, en tant que Créateur de l’univers, en retrait de sa Création, donc en état de discrétion absolue. Il s’est surtout mis, en tant que « Père » respectant la liberté octroyée aux êtres humains, en péril d’oubli, en danger de reniement – en position de fragilité. Le Père au nom duquel parle, marche, vit, souffre, meurt et ressuscite le Christ, est un Dieu faible, un Dieu pauvre et mendiant; à travers le Christ « s’exprime la mystérieuse fragilité de Dieu, qui est certes tout puissant dans l’ordre de l’amour, qui peut tout ce que peut l’amour, mais qui ne peut rien de ce que ne peut pas l’amour », écrit Maurice Zundel[1]. « Il se penche vers les fils d’Adam », pour voir s’il s’en trouve quelques-uns parmi eux qui se soucient de lui, qui tendent l’oreille vers le chant de son silence, tendent leur cœur vers son amour et leur esprit vers son mystère. Il s’en trouve peu, génération après génération. Mais quand bien même il n’en resterait qu’un seul pour continuer à déclarer avec morgue, avec hargne ou simplement avec insouciance : « Non, pas de Dieu! », cela suffirait pour garder à vif la fragilité du Père, comme le souligne la parabole de la brebis perdue. « Il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentir » (Luc 15, 7), car « on ne veut pas, chez votre Père qui est aux cieux, qu’un seul de ces petits se perde » (Matthieu 18,14). Pas un seul! – l’étendue de la vulnérabilité de Dieu est incommensurable… « Dieu sera éternellement crucifié tant qu’il y aura un seul être qui dira non […] Ce n’est pas nous, c’est Dieu qu’il faut sauver. Il faut sauver Dieu de nous-mêmes », dit encore Zundel[2] qui est souvent revenu sur ce thème d’une perpétuelle et tragique actualité, rappelant dans ses lettres que « Dieu nous est confié (…), [qu’il] est en danger de mort. C’est à nous de faire contrepoids et de devenir l’espace où Il puisse respirer. » Dans cette inquiétude ardente, Zundel rejoint l’intuition d’Etty Hillesum notant dans son Journal : « Et si Dieu cesse de m’aider, ce sera à moi d’aider Dieu. »[3]  Et ce n’est pas seulement de notre oubli, de notre indifférence, de notre refus, qu’il s’agit de sauver Dieu, mais plus encore de nos trahisons, et des défigurations que nous lui imposons dès que nous le contrefaisons en idole et en grand inquisiteur au nom duquel nous jugeons, condamnons, et parfois assassinons les autres. Sauver Dieu de nous-mêmes, c’est tenter de l’arracher à nos mensonges, à notre égoïsme, de le délivrer de notre intolérance et de notre orgueil et, finalement, de notre bêtise et de notre petitesse –  perpétuels ingrédients du fanatisme et de l’intégrisme.

La finitude humaine, foyer de nos multiples défaillances, ne peut être réellement fécondée, éblouie, exaltée, que subsumée dans la grâce d’un long et silencieux dialogue avec le mystère d’un Dieu en attente et passion de l’être humain – en attente et passion dans l’homme et la femme, dans la chair, le souffle, l’esprit de tout homme et de toute femme.

« Oui, le dieu crie, j’entends pareille à ma nuit sa lumière, je me tais pour entendre, et toi toutes tes paroles font un silence terrible. » 
(Jean Grosjean, Apocalypse) 


[1] Je est un autre, Sillery, Anne Sigier, 1986, p. 46.

[2] Un autre regard sur l’homme, Paris, Le Sarment/Fayard, 1996, p. 110-111.

[3] Une vie bouleversée, Paris, Seuil, 1985, p. 166.

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