Relations novembre-décembre 2019

Ce que l'hiver nous dit de nous

Caoimhe Isha Beaulé

Montréal attache sa tuque

L’auteure est doctorante à la faculté des arts et du design de l’Université de Laponie, en Finlande

De nouvelles initiatives ont pour but de développer des concepts d’aménagement urbain mieux adaptés à l’hiver montréalais tel qu’on le connaît aujourd’hui.

« Accepter l’hiver, c’est accepter la québécité » 
Louis-Edmond Hamelin[1]

Louis-Edmond Hamelin, géographe et grand penseur québécois à qui on doit les concepts de nordicité et d’hivernité, estime que seulement 35 % de la population québécoise aimerait ou « accepterait convenablement » l’hiver ; plusieurs seraient même « hivernophobes[2] ». Cette posture face à l’hiver serait conditionnée par le mode de vie urbain, où le travail de « 9 à 5 » impose à plusieurs un rythme d’activités qui laisse peu de marge de manœuvre pour composer avec les intempéries. Les manifestations de l’hiver (froid, neige, gadoue et glace) sont ainsi perçues comme des inconvénients nuisant aux activités quotidiennes d’une majorité de Québécois et de Québécoises vivant en ville et en banlieue.

Cette phobie de l’hiver est souvent manifeste dans la façon que nous avons de concevoir et d’aménager nos milieux de vie, souvent davantage pensés pour l’été – ironiquement –, ce qui fait perdurer les frustrations reliées à l’hiver. Montréal a pourtant le potentiel de devenir un modèle en tant que ville d’hiver. Grandement inspirée par les récentes démarches menées par la Ville d’Edmonton, elle a d’ailleurs lancé, en janvier dernier, le Laboratoire de l’hiver, un projet mené par les organismes Vivre en Ville, Rues Principales et La Pépinière | Espaces Collectifs. Cette nouvelle plateforme de recherche-action, qui met de l’avant une approche pluridisciplinaire, a comme visée première de réunir différents acteurs (administrations publiques, organismes, citoyens et le secteur privé) dans le but de développer des concepts adaptés au contexte hivernal montréalais et de les réaliser. Dans son sillon, un guide intitulé Ville d’hiver : principes et stratégies daménagement hivernal du réseau actif despaces publics montréalais a été publié, dont voici quelques-unes des pistes de réflexion et d’action sur le sujet.

Hiver montréalais, hiver mouillé

Il faut d’abord spécifier que Montréal est la métropole la plus froide au monde parce que, comparativement à d’autres grandes villes situées plus au Nord, elle reçoit
l’air glacial provenant du bassin Arctique en hiver. Elle connaît des températures éprouvantes (-10 degrés Celsius de moyenne en janvier), une moyenne de 148
jours de gel, une quantité abondante de neige (210 cm) et une dizaine de périodes de redoux en janvier et février (jours de pluie). En constant changement, l’hiver montréalais est marqué par des épisodes de : «cristallisation, enneigement, fonte, regel, refonte, nouvelle neige, pluie, verglas, jusqu’à la fonte finale qui donne une impression d’agonie[3]». Le terme « agonie » peut sembler fort, mais il reflète l’effet des fluctuations de température sur la relation qu’entretient la population avec l’hiver.

Montréal est ainsi une ville « d’hiver mouillé ». Cette caractéristique est cruciale à intégrer aux projets d’aménagement et de conception de la ville, d’autant qu’on estime que les changements climatiques augmenteront la fréquence des jours de pluie durant l’hiver. À cet égard, l’intégration de passages piétonniers surélevés dans les endroits fortement achalandés, ou un drainage central de la rue font partie des solutions proposées pour réduire les flaques d’eau et de gadoue. Faire participer davantage les citoyens dans l’entretien de lieux extérieurs est aussi une possibilité, comme on l’observe dans la ville japonaise de Sapporo, où plusieurs boîtes contenant des sacs de petites roches sont mises à la disposition des citoyens afin qu’ils les dispersent eux-mêmes en cas de chaussée glissante. Aussi le port de crampons – rendus disponibles à bas prix dans tous les dépanneurs – est normalisé, alors que ceux-ci demeurent marginaux chez nous.

Par ailleurs, en documentant mieux les données concernant la neige (quantités, emplacements, fréquence, etc.), il est possible de mieux concevoir l’espace public. Les propriétés matérielles de la neige peuvent, par exemple, servir à construire des espaces de jeu éphémères comme on en voit couramment dans les espaces publics scandinaves. L’apport énergétique de la neige peut même être mis à contribution pour climatiser certains immeubles, comme on le fait en Suède et au Japon.

Une ville d’hiver inclusive

Les récentes stratégies de design hivernal ciblent particulièrement les enjeux de mobilité en raison du manque d’activité physique, des blessures et de la solitude que peut entraîner l’hiver. À Montréal comme ailleurs au Québec, plusieurs améliorations sont nécessaires pour les personnes à mobilité réduite, pour qui la saison froide est souvent synonyme de perte d’autonomie. Pour cette raison, plusieurs évitent tout simplement de sortir l’hiver. Le déneigement est un enjeu évident. La Ville de Montréal développe d’ailleurs ses stratégies de déneigement en visant l’accessibilité universelle, mais comme elle priorise principalement les grandes artères, l’action des arrondissements est aussi importante. Le Carrefour Jeunesse Emploi, dans l’arrondissement d’Hochelaga-Maisonneuve, propose par exemple La Brigade neige, un service de déneigement gratuit pour les résidents les plus âgés et à mobilité réduite. Une initiative similaire existe aussi dans d’autres arrondissements comme Le Plateau-Mont-Royal. Montréal devrait s’inspirer de l’approche de déneigement « égalitaire » suédoise, où les trottoirs, les pistes cyclables, les arrêts d’autobus et les rues menant aux garderies sont déneigés de manière prioritaire. Dans l’idée d’améliorer l’ensemble des transports publics, la possibilité d’offrir la gratuité du transport en commun en cas de tempête de neige est aussi examinée afin de désengorger les rues de Montréal et d’y réduire le nombre d’accidents.

Par ailleurs, le froid est un facteur déterminant lorsqu’il est question de confort et de sécurité durant l’hiver. Certes, Montréal est reconnue pour son réseau piétonnier souterrain, qui offre un refuge important pour les personnes travaillant ou étudiant au centre-ville ainsi que pour les touristes et les amateurs de magasinage. Pour plusieurs, l’hiver montréalais se vit à l’intérieur. Toutefois, outre le centre-ville et les commerces privés, il y a très peu d’endroits où s’abriter et se réchauffer. Pour les personnes en fauteuil roulant, le froid est particulièrement intense compte tenu de leurs limitations de mouvement. Il en va de même pour les parents avec des enfants en poussette, les personnes âgées et même les jeunes qui attendent l’autobus. Il serait envisageable d’ajouter des refuges stratégiquement situés en fonction des corridors de vent et des microclimats dans la ville, ou encore d’installer des abris d’autobus chauffés à certains endroits. Cela pourrait avoir un effet positif sur la vie quotidienne.

Dans un autre ordre d’idées, l’hiver entraîne d’importants coûts, ce qui est particulièrement éprouvant pour les ménages à faible revenu. À cet égard, l’enjeu souvent négligé de l’isolation des maisons et des coûts du chauffage durant l’hiver est bien sûr une priorité. Sur le plan de l’aménagement urbain, le Laboratoire de l’hiver a particulièrement salué des initiatives existantes qui misent sur l’accessibilité et l’organisation d’activités nécessitant peu de matériel (le ballon-balai, le crockicurl et la glisse, par exemple) ainsi que la création d’espaces rassembleurs comme La petite Floride dans le quartier du Mile-End. D’autres idées plus simples sont aussi soulignées comme celle de rendre accessibles des buttes de neige propre laissant aux citoyens la liberté de s’approprier ces espaces. Qui sait, cela favoriserait peut-être la création d’une Guerre des tuques montréalaise ? Le fait d’apprivoiser l’hiver dans le plaisir de glisser sur les buttes enneigées du parc du Mont-Royal ou de patiner à l’extérieur, par exemple, peut en outre contribuer à l’intégration à la société québécoise de certains nouveaux arrivants et nourrir leur sentiment d’appartenance.

En somme, faire le point sur l’hivernité des Montréalais soulève des questions fondamentales sur la relation qu’entretient la population québécoise avec son milieu. Le design hivernal et de nouvelles approches sur le plan des aménagements et des services publics ouvrent la porte à une quantité infinie de possibilités inexplorées, mais une volonté politique est nécessaire pour aborder certains enjeux plus complexes. Montréal est reconnue internationalement comme un centre culturel et créatif ainsi que pour ses nombreux festivals d’été. À l’aide d’une approche inclusive et imaginative, elle pourrait devenir une ville d’hiver exemplaire. Il suffit d’attacher sa tuque et de foncer.

[1] D. Chartier, J. Désy et L.-E. Hamelin, La nordicité du Québec. Entretiens avec Louis-Edmond Hamelin, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2014, p. 36.
[2] Id., p. 36.
[3] Vivre en Ville, Ville d’hiver : principes et stratégies d’aménagement hivernal du réseau actif d’espaces publics montréalais, 2018, p. 10.

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