Relations novembre-décembre 2019

Ce que l'hiver nous dit de nous

Jean Morisset

Mon hiver, ce n’est pas un hiver… c’est pays…

L’auteur, écrivain-géographe, a publié entre autres Sur les pistes du Canada errant (Boréal, 2018)

L’hiver, changeant, indomptable et mal-aimé doit être considéré en tant que constituante essentielle et fondatrice de la mémoire identitaire et collective du Québec.

À considérer les paroles de la chanson-culte de Gilles Vigneault, « Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver », j’ai toujours senti une dénégation qui nous interpelle. Les pays sans hiver seraient-ils les seuls vrais pays investis d’une légitimité pleine et entière ?

J’ai en mémoire un article paru dans le quotidien mexicain La Jornada exprimant la posture en ces termes : « Nous n’allons pas nous laisser intimider par les Pays du Froid et les Ressortissants des Neiges qui prétendent nous imposer la marche à suivre pour arriver à ce qu’ils considèrent être le développement ultime de l’humanité. » Longtemps a prévalu dans la psyché nordique le déterminisme géographique voulant que l’absence de neige soit une malédiction congénitale pour une bonne partie de la planète. Tout pays sans hiver issu du vaste hinterland intertropical se voyant prescrit un sous-développement latent et inhérent dont il ne se relèverait jamais.

Qu’en est-il alors au Québec ? Qu’on se souvienne des paroles de la ballade de Robert Charlebois : « ô Jacques Cartier, si t’avais navigué à l’envers de l’hiver […] du côté de l’été, aujourd’hui on aurait toute la rue Sherbrooke bordée de cocotiers »[1]. En contrepartie, si le Christ était né sous les Tropiques, quel animal compatissant aurait pu prendre le pas sur le bœuf et l’âne pour lui souffler son haleine rafraîchissante ?

Au-delà de sa tonalité narquoise, la chanson de Charlebois est fort explicite. Il existe au Québec une mythique de l’hiver-repoussoir, une litanie du rejet climatique qu’on ne saurait nier, laquelle se voit désormais confrontée au réchauffement accéléré et à la difficile évaluation de conditions qui laissent perplexes. Mais le grand lamento national hivernal a cependant les reins solides.

« Abolissons l’hiver », avait proposé avec un humour hésitant Bernard Arcand dans un essai éponyme publié chez Boréal en 1999 et quelque peu dépassé par la réalité. L’hiver a décidé lui-même de s’abolir quelque peu et de modifier son faciès. La fonte des calottes glaciaires boréales qui contiennent dans leur soute une bonne partie de la mémoire de la planète apparaît comme un corps se départissant de ses membres. On se demande si ce n’est pas l’esprit même de la parole première qui s’en trouve atteint.

Les hivers ne seront plus jamais ce qu’ils étaient, précise-t-on, mais comment appréhender ce qu’ils seront ? À moins de s’adresser à la nature elle-même, à l’arbre et à l’oiseau migrateur pour leur demander de plus amples informations, il apparaît hasardeux de préciser ce qu’il en sera de l’hiver.

Moi qui suis né au tournant des années 1940 dans un village fluvial avant l’ouverture des routes en hiver, la pratique du lamento anti-hiver n’existait guère à l’époque. J’ai connu les traîneaux à chiens aussi bien sur les rives du fleuve que dans l’Arctique et j’ai reçu à 6 ans mes premiers skis fabriqués au moulin à scie du village. Personne ne nous avait dit que les skis et les traîneaux étaient liés à une activité sportive. Ils avaient pour fonction de nous permettre de marcher sur la neige. Le mot sport ne faisait même pas partie de notre vocabulaire. Et quant aux raquettes – cadeau initial essentiel des Peuples premiers – elles étaient fabriquées dans les villages de même que les souliers-mocassins de peau, sans qu’il soit question d’associer la vie et la survie hivernales à une question d’appropriation.

L’hiver dans l’univers des navigateurs dont je suis issu, c’était un grand, très grand moment. Et tout le contraire du drame. Les goélettes étaient mises au radoub, les derniers bateaux à remonter le fleuve jusqu’à Québec arrivaient autour de Noël et la navigation cessait jusqu’à la débâcle en avril. C’était moment de joie, de célébration et de grandes vacances. Autant sinon plus qu’en été.

Quant au temps qu’il faisait ou qu’il ne faisait pas, c’est le temps lui-même qui nous en informait. On a posé un jour la question à ma mère au cours d’une entrevue à Radio-Canada :

— Quand vous a-t-on mise au courant, Madame, des prévisions météo ?

— C’est la radio après la guerre qui a apporté les bulletins météo avec beaucoup de grichements. On n’entendait pas toujours très bien. Il faisait moins beau à la radio que dehors.

— Et avant, alors, qu’est-ce que vous faisiez ?

— Bien… Avant, on savait.

L’essai de Pierre Deffontaines, L’homme et l’hiver au Canada (Gallimard, 1956), qui nous en apprend autant sur le regard français porté sur nous que sur l’hiver, se termine ainsi : « Les luttes contre le froid ont été peut-être les plus magistralement menées par la caravane humaine […] Grandiose épopée [apportant] à l’exemple du Canada français toute sa valeur [en laissant] à ce coin particulier de la bataille de l’homme et d’un hiver, son aspect dramatique. »

Dramatique ? Vraiment ? Qu’en aurait dit mon professeur Jacques Rousseau, lui qui avait tant à raconter sur l’hiver ? Il utilisait l’expression les « YPPH », c’est-à-dire les « Y passeront pas l’hiver ». Anecdotique ? Non. C’était là l’hiver d’un autre univers, avant que naisse le snobisme de détester l’« hiver, les sauvages et les bûcherons », les rassemblant tous sous un même toit à ciel ouvert.

Est-il possible aujourd’hui de reconstituer, par le biais de l’hiver, la persistance d’un pays et d’y croire ? De faire appel à sa mémoire obnubilée, à sa permanence imprévue, à son métissage avec la terre-neige ? Ou encore son multiculturalisme séculaire algonquien-huron-scoto-irlandais si souvent passé sous silence ? Il fallait cacher en nous le sauvage-farouche et le pas-sorti-du-bois associé à l’hiver et qu’un Krieghoff, échappant comme Européen à la censure géographique, a si bien illustré dans ses toiles. Nous étions viscéralement les ressortissants métis-créoles d’une hivernité aussi immanente que l’air qu’on respire. Comment aurions-nous pu nous douter qu’une bascule psychologique allait bientôt se produire après la Deuxième Guerre, l’hiver devenant désormais l’ennemi à abattre?

Qu’arrive-t-il à l’hiver à travers un espace déforesté et urbanisé, un territoire aux voies de passage asphaltées quatre saisons ? Alors que les forces architecturales qui le trament et le trafiquent de toutes parts procèdent d’une bungalowisation galopante et d’une mise en condominium arasée, de quartiers parcourus par les tondeuses à neige, les tondeuses à gazon, les aspirateurs à feuilles et la lutte effrénée pour encadrer et clôturer tout parcours humain ?

On se dit que les tentatives de domestication de l’hiver n’en finissent pas d’échouer et que c’est là leur réussite. Plus que tout autre élément, l’hiver a assuré la permanence du Québec. Ce sont des collègues anglos qui ont été les premiers à l’affirmer, estimant que le Québec n’existerait tout simplement pas sans l’hiver comme zone-tampon contre la montée de l’assimilation.

On l’oublie peut-être, mais tout comme il en était des Peuples premiers, l’Empire avait prévu l’extinction des Canadiens vers la moitié du XIXe siècle. Et cela, par la perte planifiée de sa langue doublée d’un enclavement par le Nord. En réalité, c’est exactement le contraire qui s’est produit. À l’inverse des pays franco-sauvages [sic] de l’Ohio, de l’Illinois, du Mississipi-Missouri, c’est l’hiver qui a permis au Canada laurentien initial de perdurer jusqu’à ses extensions du Grand-Nord-Ouest aux marges boréales-arctiques.

À cette assertion s’en ajoute une autre, fondamentale : tout ce qui dans et à travers l’hiver a permis au Canadien d’origine de résister et de subsister est issu du monde autochtone et du métissage concomitant. Cela, à un degré qu’il est devenu impossible de soupçonner. La jonction du destin combiné indien-canayen par les raquettes – et le canotage en été – constitue le double héritage sans lequel nous ne serions pas en existence. Héritage auquel la fabrication même du Québec a tenté de porter atteinte par le rejet du parler Canadien ensauvagé et sa substitution par une langue qui serait française à temps complet parce que délivrée de tout hivernage. Je laisse cette question en suspens, sinon pour avancer que… prendre ce pays par ses saisons, entre -30°C et 30°C, c’est se mesurer à une amplitude thermique parmi les plus prononcées de la planète et se retrouver forcément acculé à la créativité.

Alors que les saisons s’interpénètrent de plus en plus activement par leurs marges, le Québec connaît une situation à ce point privilégiée qu’on en demeure étonné, non seulement par sa dimension territoriale tri-océanique – golfe Laurentien, mer du Labrador, Ungava arctique lié à la mer d’Hudson –, mais aussi par une réalité trilingue unique aux Amériques avec le français, l’anglais et une tierce langue, quelle qu’elle soit.

Le parler hiver se combine au parler trilingue pour constituer une tresse métissée à trois brins. Ainsi, la liaison hiver-autochtone-résistance est à ce point inhérente qu’on demeure surpris de ne pas la voir affirmée au fronton de la mémoire identitaire collective.

Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver
Mon hiver, ce n’est pas un hiver, c’est pays…

 

[1] On l’oublie peut-être, mais Jacques Cartier s’est d’abord rendu dans la Baie de Gouanabara, au Brésil, avant de remonter les eaux de la Grande Rivière de Canada.

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