Relations décembre 2006

Les veines ouvertes de l'Afrique

Pierre Gaudreau

Mettre dehors de nulle part!

L’auteur est coordonnateur du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal

La fermeture des espaces publics aux sans-abri, en plus d’être inconséquente et de ne rien résoudre, conduit directement à la judiciarisation et la criminalisation de l’itinérance.

L’été dernier, l’arrondissement Ville-Marie a posé un geste de plus pour chercher à contrôler et repousser l’itinérance. Il a adopté un règlement interdisant de se trouver, la nuit, dans une quinzaine de parcs du centre-ville montréalais. Ce nouveau pas dans la fermeture des espaces publics a été dénoncé tant par les personnes itinérantes que par les organismes de défense des droits humains.

Quotidiennement, des milliers de personnes se retrouvent sans domicile à Montréal. Des centaines d’entre elles utilisent le réseau des refuges et des hébergements temporaires. D’autres se retrouvent en chambre, chez des connaissances, pour un soir ou deux, squattent des logements ou des espaces vacants, etc.

Les parcs ou espaces publics ont toujours été aussi un autre lieu privilégié où se retrouvent les personnes qui ne peuvent ou ne veulent fréquenter les refuges. Ces derniers, qui accueillent de 30 à 250 personnes, se doivent pour fonctionner d’avoir des règles : des heures d’entrée et de sortie, l’impossibilité d’y consommer, d’y amener son chien ou d’y être en couple. Et c’est sans compter la grande promiscuité qu’on y retrouve. Autant d’éléments qui font que des personnes refusent d’y aller ou en sont exclues.

Depuis plusieurs années, la Ville de Montréal a graduellement fermé l’espace public aux sans-abri. Le règlement interdisant l’accès aux parcs de minuit à six heures a été étendu à des endroits comme le Carré Viger ou le Carré Berri, fréquentés par la population itinérante. Ces masses de béton ont été déclarées parc pour permettre leur fermeture la nuit. L’été dernier, la Ville a terminé de « boucler » la ville en étendant cette interdiction à une quinzaine d’autres squares, derniers refuges légaux extérieurs des sans-abri – tel le Square Cabot, en face de l’ancien Forum; la Place de la Paix, en face du Monument national, etc.

« Qu’ils aillent dans les refuges ou qu’ils s’en aillent », leur dit-on à la Ville. Pas si simple. On ne peut forcer ces personnes à fréquenter les refuges. En attendant, interdits de présence, ces personnes recevront d’autres contraventions, pour flâner, être dans un parc après minuit, avoir consommé de l’alcool dans un espace public, etc.

Cette judiciarisation de la situation des sans-abri a de nombreuses conséquences. Une étude de 22 685 contraventions données à 4036 personnes itinérantes différentes, de 1994 à 2004, a démontré que, dans 72 % des cas, ces contraventions se concluaient par une incarcération. Les tickets s’accumulent, impayés. La facture double et atteint rapidement des milliers de dollars. Jugées généralement en l’absence des personnes itinérantes, non rejointes parce que… sans domicile fixe, ces amendes pour non-paiement se transforment en une journée d’incarcération pour chaque tranche de 28 $ due.

On incarcère donc des personnes pour de simples infractions à des règlements municipaux. On leur fait perdre leur lien avec les réseaux d’entraide naturels, communautaires et institutionnels pour les mettre en contact avec le milieu carcéral et le crime organisé…

Des sommes considérables sont ainsi dépensées dans cette répression de l’itinérance : du policier qui donne la contravention, au système judiciaire jusqu’au système carcéral. Pendant ce temps, les organismes qui hébergent, accueillent le jour et rejoignent dans la rue les personnes sans-abri souffrent de sous-financement chronique.

Nous vivons dans une société où les écarts de richesse ne cessent de croître. Le centre-ville de Montréal vit un développement résidentiel où poussent les condos de luxe, alors que les prestations d’aide sociale réussissent à peine à payer les rares chambres et logements qui restent accessibles aux plus démunis. Pendant ce temps, le gouvernement génère de l’itinérance en ne soutenant pas assez les jeunes qui sortent des centres jeunesse, par ses nouvelles vagues de désinstitutionnalisation, par les faiblesses de ses politiques sociales, etc.

Fermer les parcs la nuit n’est pas une solution. « Mettre dehors de nulle part », cette expression de Dan Bigras, parrain du Refuge des jeunes de Montréal, dit bien ce qu’elle veut dire. C’est fermer les yeux sur une réalité, en espérant ne plus la voir. La réalité pourrait être tout autre. Comme le disait le commandant Marc Riopel, du poste de quartier 21 dans le centre-ville, au sujet du règlement adopté cet été : « On peut avoir un problème avec 15 personnes à un seul endroit, où les déloger et se retrouver avec 15 petits problèmes un peu partout » (La Presse, 23/10/06).

Les veines ouvertes de l'Afrique

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