Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Raymond Lemieux

Métissages rituels et quêtes de sens

L’auteur est professeur associé à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval

Dans les sociétés séculières, les rites religieux empruntent aux symboliques séculières et les rites séculiers, aux symboliques religieuses ; les uns comme les autres répondent à la quête de sens propre à l’expérience humaine.

 

Baigner son corps dans une eau vive pour en sortir ragaillardi, appelé à une vie nouvelle, était une pratique connue des juifs ‒ Jean le Baptiste en témoigne ‒ et des Romains, bien avant que les chrétiens en fassent un sacrement d’initiation à la vie chrétienne. Le pain, le vin, les huiles, les vêtements, les gestes et la musique ont une histoire bien plus large que celle de leur association au service du culte. Partout, ils servent le goût de vivre des humains, leur aptitude à « persévérer dans l’être », bref leur désir, ce désir qui bat au cœur palpitant de toute culture et sans lequel la vie serait insensée. Aussi, de la simple prière murmurée dans la solitude jusqu’aux mouvements de foule des pèlerinages, les pratiques rituelles s’élaborent-elles par emprunts et métissages, incorporant des éléments signifiants de diverses provenances.

Dans l’univers catholique, l’ouverture au monde qu’a signifiée le concile Vatican II a dynamisé la recherche de signifiants nouveaux au sein de l’Église et l’a poussée jusqu’au cœur de la culture séculière. Qui n’a participé à des mariages ou à des funérailles dont le déroulement, bien que religieux, était ponctué de chants et de textes profanes, d’Édith Piaf à Léo Delibes, de Pierre Morency à Victor Hugo ? Ceux-ci servent alors à entretenir la communion émotionnelle dont le rite est porteur. Ils soutiennent, voire suscitent parfois l’élan vers l’altérité dont il se veut l’agent.

Société séculière et traditions religieuses

La faiblesse des communautés porteuses de référents religieux significatifs, ou carrément leur absence, n’évacue pas le besoin de rituels ‒ tout comme, sur un autre plan, l’effondrement des systèmes culturels de sens que proposaient les sociétés traditionnelles ne signifie pas pour autant la fin des quêtes de sens. Bien au contraire, cette faiblesse et cet effondrement les dynamisent souvent. Elles prennent alors des chemins inédits. Dans la société québécoise baignée dans l’héritage chrétien, la foi elle-même voyage incognito, devient nomade, bricoleuse et, surtout, à l’affût de tout ce qui pourrait la soutenir. Cela peut être des restes de traditions, parfois folklorisés. Pensons, par exemple, à la revalorisation des croix de chemin ou des chapelles de procession de certains villages : il n’y a plus de processions, mais on peut toujours les fleurir et en faire des signifiants identitaires, voire des lieux de ralliement. De telles fonctions peuvent certes rester loin de la vie quotidienne ; elles concernent peu les dynamiques familiales et les travaux usuels, mais deviennent éventuellement porteuses de nouvelles ritualités, strictement séculières dans leur visée même quand elles se parent des anciennes traditions religieuses. Cette visée en effet est celle d’une intégration socioculturelle, non pas à la manière d’autrefois, dans une communauté de sens garantie par une tradition, mais dans une communauté élargie, voire sans frontière, mondialisée, dont l’idéal paradisiaque est sans cesse rappelé par les médias qui nourrissent les aspirations et les rêves de voyage de tout un chacun.

La règle du métissage

Dans les rites, comme dans n’importe quel acte de langage, on parle pour être entendu. Et on cherche à être entendu pour être compris ! Dès lors, là comme ailleurs, on ne parle jamais qu’avec les mots des autres. On emprunte. On le fait d’abord en reconnaissant, chez d’autres, des liens affinitaires. Les diverses confessions chrétiennes, par exemple, en contexte séculier, ont cessé de rivaliser depuis un bon moment : elles assument le fait qu’il peut être plus opportun de reconnaître entre elles leur communauté de désir, de façon à servir la mission essentielle reçue d’une même source, la missio Dei, en travaillant ensemble à sauver le monde de ses penchants autodestructeurs. S’emprunter les uns aux autres des signifiants pour célébrer ensemble l’engagement dans cette mission, c’est déjà lui donner une forme de réalité. Mais cette reconnaissance peut aussi aller beaucoup plus loin. La quête de salut n’appartient en propre ni aux Églises, ni aux mouvements spirituels. Elle émaille toute vie humaine et il peut arriver qu’elle s’exprime mieux dans des signifiants séculiers que religieux.

Certes, chaque fois qu’on s’approprie les symboles des autres, on les frappe d’une valeur originale. C’est alors qu’ils deviennent véritablement signes. Non seulement portent-ils des significations héritées, mais ils présentent une valeur ajoutée : ils témoignent de la sensibilité, de l’histoire et du désir original de ceux qui les exécutent ici et maintenant. Voilà d’ailleurs pourquoi ils éveillent des émotions : ils mettent en mouvement, ils laissent deviner un monde autre, plus grand que soi, possible au-delà de la vie triviale et susceptible d’être partagé. Ils appellent et soutiennent une communitas[1] nouvelle, dans une appartenance peut-être éphémère mais toujours grosse d’espérance.

On comprend dès lors pourquoi les rituels, même quand ils sont réputés intouchables, se transforment constamment : nourrissant l’imaginaire du vivre-ensemble, ils incitent chacun à y trouver une place originale. Dans les sociétés anciennes, cela se concrétisait par des danses, des chants, des écritures sur les corps (masques, peintures, tatouages, scarifications, piercings), toutes sortes de marquages identitaires codés par les groupes relativement petits formant des communautés naturelles. Dans les sociétés d’aujourd’hui, après la traversée de la modernité, ces écritures sont devenues pratiquement illisibles. Sans véritables significations communautaires, elles deviennent fluctuantes, soumises aux modes du jour, souvent narcissiques et vouées à la célébration des particularités individuelles ou affinitaires.

Du fait que cet individualisme s’inscrit dans un contexte de concurrence par ailleurs généralisé, chacun est poussé à exhiber sa valeur propre dans des mises en scène singulières rigoureuses et élaborées. L’esthétisation des corps ‒ notamment par les tatouages qui, paradoxalement, sont revenus à la mode ‒ fait signe moins d’une appartenance communautaire que de cette aptitude à dépasser la banalité. L’économie virtuelle des médias sociaux exploite à satiété ces besoins de reconnaissance : par la magie d’un clic, elle offre des possibilités de reconnaissance et de « réussite » que la vie effective n’accorde, elle, que parcimonieusement.

Ce type d’environnement individualiste bouleverse évidemment les pratiques rituelles, même quand elles se veulent fidèles aux traditions. Dès lors, qu’elles prennent place dans des églises ou dans des lieux non confessionnels ‒ les salons funéraires, les halls d’hôtels, les jardins publics ou privés ‒, leurs codes concernent non seulement la jouissance des fruits de la vie sociale (l’amitié, la solidarité, le plaisir du vivre-ensemble) mais aussi les bénéfices personnels à tirer d’une exhibition individualiste, voire narcissique. Par ailleurs, la carence communautaire renforce les impératifs du faire-valoir personnel. Les liens entre les participants (liens familiaux, moraux, idéologiques, voire religieux) en perdent souvent leur pertinence. Qui n’a assisté ‒ pour rester dans le registre d’un exemple anodin mais symptomatique ‒ à ces ruées vers les voitures en fin de célébrations de funérailles, au détriment de toute dignité, pour bénéficier des meilleures places de stationnement à proximité du cimetière ?

Quête de sens et ouverture à l’Altérité

Les pratiques rituelles contemporaines se présentent comme des espaces de symboles métissés, religieux et séculiers – précisons que l’adjectif séculier renvoie ici à des pratiques qui, anthropologiquement, ont une fonction religieuse, à savoir remplir de sens le vacuum qui s’impose dans l’expérience commune. 

Cela dit, on ne peut minimiser la portée dramatique des théâtres rituels contemporains qui tentent d’implanter du sens là où la vie paraît par ailleurs en manquer. Il n’est pas anodin qu’on trouve cette dramatique aujourd’hui dans les pratiques des médias sociaux où la mise en scène de soi contribue à la construction de liens affinitaires autrement dissolus. Le désir qu’ils mettent en scène, cela s’est vu, peut aussi mener jusqu’à des engagements communs, voire des mouvements de foule dans la rue. Certes, si les risques de colonisation de rituels par des symboliques triviales sont bien réels, pouvant bloquer les élans vers l’Altérité et réduire le désir d’être soi à du conformisme grégaire, le brassage et le métissage à l’œuvre dans les rites contemporains ne sont pas en soi réfractaires à un tel élan. Les rites invitent à du lien social, quelles qu’en soient les formes et les tr

[1] Selon le mot de l’anthropologue Victor Turner, Le phénomène rituel : structure et contre-structure, Paris, Presses universitaires de France, 1990.

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