Relations décembre 2013

La promesse du don

Hélène Monette

Merci pour la tendresse*

L’auteure est poète
 
 
Tu as le don de me faire aimer

Tu as le don de vivre

Ça m’illumine complètement (même quand je suis

la plus sombre de cette ville de rigoristes en pleine
forme occupés trop heureux)

J’ai le don de te faire rire et de résonner parfois

 
Dans les harmonies fabuleuses des chants de ta vie avec
ses mille histoires connaissances joies peines
mélodies souvenirs souhaits et envies
Et nous avons un plan

Prochainement

Nous nous tendrons les mains le cœur en personne

(au lieu de mourir d’asphyxie devant l’écran actuel
branché total qui se fout de tous à force de faire
disparaître les sens de la vie et l’autre des autres
plus jamais chéri)
Ma prochaine

J’irai te voir et j’apporterai un poulet avec les dictionnaires

On s’en parle, on cultive la drôlerie comme un atout léger

dans notre jeu
(oui, on fait ça!)

On nomme ce projet de soirée « faire poulet-dictionnaires »

Voilà pour l’échange le rire l’amour la suite dans les idées

Tout à coup souffle l’espoir parce que l’autre c’est la vie

On va le faire, on va faire poulet-dictionnaires pas

plus tard que ce soir
J’apporterai mes oreilles et tu m’offriras volontiers
les tiennes
Splendides palais que je n’avais encore jamais visités
à ce point, même pas dans les contes de fées
Ton ouïe, oui, unique, sensible, musicale, mondialement
cultivée, ton entendement sculpté finement
Et nos mains, elles y seront

Nos mains si humaines encore

Encore humaines, est-ce possible, diantre, les tiennes,

de mains, tes belles mains de pianiste, avant-avant-
hier, brûlées sur le dessus (mauvaise bouilloire du
dernier week-end à la campagne de tes familles
multipliées, truc brisé qui a depuis fini aux rebuts –
les choses, les choses, attention, elles résistent[1])
Oui, tes mains douées de Fée Courageuse que j’admire tant

Les tiennes, qui s’ouvrent en grandissant, tendues comme

les plus beaux poèmes de tous les temps
Des temps difficiles du verbe Aimer autant

Tes mains d’enfant portant la vie entière

Qui respire, conjuguée

Elles trancheront le pain, verseront l’eau et le vin,

tes mains de femme maintenant
Elles pèleront les pommes, les trancheront, les disposeront

Et le monde, enfin, sentira bon

Concentré un moment dans l’odeur épicée des pommes

chaudes
De la meilleure croustade de tous les temps, je le jure
sur ma vie
Vraiment

Ce sera une vraie rencontre (il n’y aura pas d’effort,

d’injure, de vanité, de ressentiment)
Ça dépassera l’optimisme (et l’injonction au conformisme,
tous ces boniments de néo-apocalypse-tout-confort
qui fonctionne à plein régime[2])
Ça dépassera le désespoir et l’émerveillement

Ça flottera au-dessus des ponts coupés, des vaisseaux

brûlés
Car tu as le don de me donner la vie

Tout bonnement (tu ne me dois surtout rien)

Tu as le don indomptable de l’amour vrai qui ne désire

point m’abandonner
Mon Ourse, ma planète, franche et fraîche Terre
qui me reste
 

* «Merci pour la tendresse»: Paroles tirées de la chanson Les gens qui doutent d’Anne Sylvestre, reprise par Jorane sur le très bel album Une sorcière comme les autres.


[1] « Les choses résistent » : gravé dans un tableau par un regretté jeune poète disparu (que nous laisserons ici inconnu).

[2] En référence à la chanson « À plein régime » de Sébastien Lacombe sur l’indispensable album Territoires : « Alors on vit à plein régime / plein régime de peur / la guerre de l’invisible… »

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